Grand-Carteret, John
Les moeurs et la caricature en France — Paris, 1888

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LES MŒURS ET LA CARICATURE EN FRANCE

leurs dessinateurs d'abandonner l'actualité parisienne et, en même temps,
de pousser à ce chauvinisme particulier qu'il ne faudrait point confondre
avec le patriotisme.

Prudhomme qui doit prendre dans la vie militaire la situation qu'il occupe
déjà dans la vie civile, n'admet rien au-dessus du tourlourou et des vique-
toires, mais combien l'on se tromperait si l'on voyait en lui l'héritier de la
grande légende napoléonienne encore pleine des idées d'égalité et de liberté
promenées à travers le monde par la Révolution. Ce n'est plus le vieux gro-
gnard de Charlet ayant assisté à des luttes héroïques, en ayant gardé un
souvenir ineffaçable, maudissant la paix, non pas tant par amour de la
guerre, que parce qu'il voudrait effacer jusqu'au souvenir de Waterloo,
mais bien un épicier retiré des affaires, ne sachant de quoi parler, depuis
qu'il ne peut plus « politiquailler » et trouvant que la gloire par approxima-
tion, la gloire sur le dos du prochain, de « celui dont auquel c'est le métier, »
ça fait bien dans le paysage. Dès qu'il voit le drapeau français se promener
dans le monde, à tort et à travers, Prudhomme est content. Peu lui
importe pour qui et pour quoi l'on se bat, dès l'instant qu'on est victo-
rieux.

Or le troupier, petit chasseur d'Afrique, ou grenadier de la garde à l'im-
posant bonnet à poils, se couvre de lauriers. Il n'en faut pas plus pour
Joseph et sa chaste épouse.

Guerre de Crimée, guerre d'Italie, expéditions de Chine, voilà le bilan,—
le Mexique fait moins de bruit dans l'image. Si bien que Prudhomme, Mos-
covite en 1856, ira camper sous la tente du turco en 1859, et fera irruption
chez la mère Moreau après la prise de Pékin, costumé en Chinois.

Les premières allusions à la politique étrangère apparaissent brusquement
vers la fin de 1853. Le ministère a permis d'ouvrir la porte de ce domaine
sur lequel on avait écrit : défense d'entrer, les dessinateurs vont travailler
sur ses données et la parole est au Charivari. Cham, Daumier, Vernier
mangent du cosaque sous toutes les formes et de toutes les façons, le repré-
sentant hérissé, barbu, farouche.

Vous pouvez ouvrir Le Charivari : chaque jour, jusqu'à la prise de Sébas-
topol, vous trouverez des cosaques à casquette plate ou coiffés du casque
rêvé par Daumier en quelque étrange vision. Mais la prise de Sébastopol
elle-même ne met pas fin à cette campagne : tant que la paix de Paris ne
sera pas signée, le petit lignard et le grand cosaque, dans son immense
houppelande de garde-malade, se livreront un perpétuel combat, dirigé par
Cham comme crayonneur en chef. Que voulez-vous ? Cham s'est laissé
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