L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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L'ART.

Voilà le sentiment national dans toute sa puissance. En même temps, il déclare que la France
est « une nation où aucun goût ou sentiment pour les beautés de la couleur n'existe aujourd'hui. »
Et cependant Leslie écrivait au moment où Eugène Delacroix et Alexandre-Gabriel Decamps étaient
à l'apogée de leur gloire.

Ces opinions sembleront si étranges au lecteur français, qu'il pourra bien douter de leur sincérité.
Cependant elles ont été très-répandues en Angleterre, et il a fallu des efforts soutenus pour faire
admettre aux Anglais que les peintres français étaient dignes de leur attention. Il m'est arrivé
assez souvent de soutenir des discussions en faveur des Français, et de faire mon possible pour
prouver que la France n'était pas absolument dénuée du sens artistique. Plus récemment, les
artistes français ont beaucoup exposé en Angleterre et ont réussi à s'y faire accepter; cependant,
encore aujourd'hui, sauf la seule exception de Rosa Bonheur, aucun peintre français n'a conquis
de l'autre côté du détroit une réputation aussi solidement établie que celle des artistes éminents
du pays. Il m'est arrivé de mentionner Turner et Troyon dans la même place, et d'exciter beau-
coup de surprise par ce rapprochement, comme si le peintre français en était indigne; et cependant
il y a tel tableau de Troyon qui, par la puissance et la poésie de l'effet, vaut bien un Turner. La grande
difficulté est de persuader aux Anglais qu'un Français puisse faire de la couleur. Un de mes amis,
amateur anglais qui peint en artiste et a vécu dix ans à Paris, affirme encore aujourd'hui que le Créa-
teur a complètement refusé cette capacité aux Français.

Examinons maintenant l'œuvre volumineux du célèbre écrivain sur l'art, M. John Ruskin.
Quelle place a-t-il cru devoir y accorder à la peinture française? Aucune. Dans tous ses volumes
l'art français est à peine mentionné. Les cinq volumes sur « les Peintres modernes » ne parlent
d'aucun Français de notre siècle. Claude Lorrain et Dughet y paraissent, mais c'est pour être impi-
toyablement critiqués et sacrifiés à la plus grande gloire de Turner. Le Poussin est nommé avec
respect, mais il est le seul. Plus tard, il est vrai, dans ses pamphlets sur les Expositions, M. Ruskin
a parlé de quelques peintres français ayant l'habitude d'exposer à Londres. 11 a exprimé, par exemple,
sa pitié pour M. Meissonnier, il a critiqué assez sévèrement les animaux de M"e Bonheur, et le chia-
roscuro de Troyon; il a aussi avoué une franche sympathie pour les tableaux de M. Edouard Frère.
Mais je désire faire observer ici que M. Ruskin n'a jamais jugé l'école française digne d'une étude
sérieuse dans l'un de ses grands ouvrages.

Les écrivains français n'ont guère été plus disposés à prendre au sérieux la peinture de leurs
voisins insulaires. Avant l'Exposition de 1855, l'école anglaise était absolument inconnue en France.
Aucune toile anglaise ne se trouvait dans les galeries du Louvre; aujourd'hui, il y en a trois, mais
elles ont l'inconvénient d'être du même artiste, le paysagiste Constable, qui ne peut guère, à lui seul,
donner une conception complète de toute une école. C'est comme si l'école française était repré-
sentée dans la Galerie Nationale de Londres par deux toiles de Daubigny. Malgré tout le respect
qu'on peut avoir pour le talent de cet éminent paysagiste, on doit admettre qu'il donnerait difficile-
ment une idée de la peinture de Flandrin ou de M. Ingres. Les grandes Expositions industrielles et
l'Exposition des Trésors d'Art, à Manchester, en 1857, ont plus fait pour étendre les réputations
artistiques dans les deux pays que les grands musées nationaux. C'est à propos de ces Expositions
que la critique française a commencé à s'occuper de l'art d'outre-Manche. Les résultats de cette
nouvelle étude ont été résumés par M. Ernest Chesneau, en quelques sentences pleines de senti-
ment national.

« En résumé, dit-il, la peinture en Angleterre est habile, souvent 'pleine de talent, éminemment
voulue, originale parfois; mais elle manque essentiellement de génie.

« Ou du moins, s'il y en a, ce génie est si peu celui du continent, et, en particulier, touche si peu
l'âme française, que c'est à peine si nous le comprenons.

« L'esprit britannique dans les arts a les mêmes caractères que le pays : il est dur et mâle, et,
comme tel, dénué de grâce. Ce n'est pas celui qui nous pénètre et nous convient : aussi le repous-
sons-nous.

« Un amateur français peut avoir un tableau anglais chez lui; mais il l'aura comme une curiosité
et non comme une satisfaction esthétique, encore moins comme un motif d'élévation offert à son âme.»
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