L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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qui peuvent exister entre Gavarni et les hommes qui ont fait sonner les notes caractéristiques
de son temps, et de montrer ainsi l'influence de l'atmosphère morale, de l'air intellectuel ambiant
sur cette séduisante individualité.

II.

On a souvent comparé Gavarni à Balzac. La comparaison est tentante. Il y a de nombreux points
de contact entre le romancier et celui qu'on pourrait appeler le dessinateur de « la Comédie humaine ».
Tous deux, comme Rousseau pour la Nouvelle He'loïse, ont cherché et trouvé dans les mœurs de leur
temps la matière et l'âme de leur œuvre. On peut dire de l'un comme de l'autre qu'il a « philosophé
sur l'homme1 », sans perdre de vue l'homme qu'il avait devant les yeux, écrivant ainsi en abrégé la
philosophie de l'histoire du xix'! siècle, de manière à laisser paraître, « sous cette histoire particulière
de notre siècle, l'histoire éternelle du cœur ». Comme l'œuvre de Balzac, l'œuvre de Gavarni est « un
grand magasin de documents sur la nature humaine2 », bien que tous deux, procédant en philosophes
naturalistes plutôt qu'en métaphysiciens, aient dirigé leurs études non sur l'essence même de cette
nature, mais sur ses conditions de temps et de lieu, sur ses dehors actuels, sur les modifications que
semblent y apporter, sur les aspects divers que lui prêtent les situations de caste ou de profession,
l'esprit du moment, les mœurs courantes, les passions et les vices, et jusqu'aux habitudes traditionnelles
de certains quartiers.

Mais s'il y a du Balzac dans Gavarni, plus assurément que du Gavarni dans Balzac, le grand
dessinateur est à la fois un peu plus et vin peu moins qu'un Balzac à la mine de plomb.

Tous deux furent Parisiens « de mœurs, d'esprit, d'inclination3 », mais chacun à sa façon.
Chacun d'eux eut sa manière à lui d'aimer, de comprendre, de peindre et de vivre Paris.

L'analogie est dans ce don d'observation qui est l'une des facultés maîtresses de l'époque, et que
tous deux possèdent à un très-haut degré. Gavarni, dit Sainte-Beuve, « est l'observation même ». Le
mot n'est pas moins applicable à Balzac. Mais tandis que chez Balzac l'observation est une avalanche ,
un amoncellement de détails, une description exubérante et copieuse, qui ramasse à droite et à gauche
tout ce qu'elle rencontre, colligeant au lieu de grouper, témoignant de plus d'abondance, de richesse
et de verve que d'art, et faisant en quelque sorte boule de neige, chez Gavarni l'observation se
surveille, elle fait son choix, elle se condense; il en donne la fleur, il en exprime le parfum.

Cela tient, pour un peu, à la différence des genres. Le roman a des licences qne n'a pas le dessin.
Dans une vignette accompagnée d'une courte légende, impossible de se laisser aller aux prodigalités
descriptives auxquelles se complait la plume moderne. C'est le cas de dire non pas tout, mais seule-
ment, ce qui est plus difficile, le nécessaire. Impossible de songer à éblouir, au risque d'aveugler; il
importe avant tout de faire voir. L'essentiel n'est pas d'étourdir à coups redoublés, mais de frapper
juste le coup décisif, aptitude spéciale et rare, qui est une des propriétés les plus remarquables du
talent de Gavarni. Il avait dans ces romans en trois lignes qui commentent ses dessins quelque chose
de la netteté, de la précision, de la clarté sobre et vigoureuse d'un autre écrivain, l'un des premiers
de cette époque, de Mérimée, avec une pointe de fantaisie et de désinvolture qui lui est personnelle.
On pourrait remonter jusque vers la fin du xviil" siècle, trouver une autre ressemblance, et dire qu'il
fut parfois le Chamfort de la vignette et de la légende.

Mais indépendamment des exigences particulières du procédé, du moyen d'expression, l'être
même et son humeur contribuaient à marquer l'œuvre de Gavarni d'une empreinte sensiblement
différente de celle qui appartient au célèbre écrivain qu'on est tenté de prendre pour son Sosie
littéraire. Pour s'en convaincre il suffit de lire les croquis de nouvelles et les ébauches de romans
qu'a laissés Gavarni, distractions de sa plume, repos de son crayon. Si le dessinateur croise Balzac
sur la grande route de l'observation en plein jour, l'écrivain, comme s'il avait à cœur de le fuir, et

1. H. Taine, article sur Balzac, p. 88. Nou\ejux Essdis de critique a d'histoire, 2e édit. Paris, 1866. Hachette.

2. Ibid.j p. 170.
5. Ibid., p. 67.
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