L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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94 L'ART.

scrupule jusqu'à l'exagération quand il faisait mettre toutes les Vénus, et jusqu'à la Danaé du
Titien dans ce cabinet secret, dont on proposa même de murer la porte. Les musées sont faits pour
les artistes et non pour les moines. L'art antique cherche l'idéal des formes humaines et son
expression est toujours chaste. La nouvelle direction du musée de Naples a fait rétablir les Vénus
à leur place et n'a laissé à part que les objets qui pourraient offenser les regards. Réduit à ces
proportions, le fameux cabinet secret a bien peu d'importance. Au milieu d'un tas d'amulettes, on y
trouve à peine quelques œuvres d'art, la plupart d'une médiocre valeur. On n'empêchera jamais un
artiste famélique d'exécuter les commandes d'un amateur dépravé. Si l'on furetait dans nos tiroirs et
dans nos bibliothèques, comme nous fouillons dans la vie privée des anciens, on y trouverait quelque-
fois des gravures et des photographies qui ne pourraient pas être exposées. Le petit nombre
d'oeuvres inavouables qu'on a ramassées à Pompéi ne justifie pas les déclamations hypocrites des
détracteurs de l'antiquité

La société païenne a eu ses erreurs, mais nous avons bien les nôtres, et si elle était là pour nous
répondre, elle pourrait nous rappeler la parabole évangélique de la paille et de la poutre. J'ai plaidé
ailleurs la cause de la morale antique et je la plaiderai encore, mais cette morale était trop inti-
mement mêlée à la politique pour qu'il me soit permis d'en parler ici : il faut se renfermer dans la
question d'art. Supposons donc qu'une de nos villes soit engloutie par une catastrophe subite, non
pas une ville de quatrième ordre comme Herculanum ou Pompéi, mais une de nos plus grandes et de
nos plus riches cités, Lyon, Marseille, ou même Paris, et qu'on en retrouve les ruines dans dix-huit
cents ans : que penserait-on alors de notre civilisation dont nous sommes si fiers ? On serait forcé de
reconnaître qu'elle donne bien peu de place à l'art et au sentiment du beau, qui pénétrait la société
antique par tous les pores. L'art était partout, dans la vie publique et dans la vie privée; des statues
de bronze ou de marbre décoraient les temples, les théâtres et les places; dans les appartements,
ornés de fresques et pavés de mosaïques, chaque meuble était une œuvre d'art ; parmi ces tables, ces
trépieds, ces supports de lampe, il y a des chefs-d'œuvre d'élégance et de goût.

On pourra dire que Pompéi et Herculanum étaient peut-être des villes de luxe, qui nous repor-
tent à une époque où l'Italie s'était enrichie des dépouilles de l'ancien monde. Mais il est facile de
répondre que le luxe n'implique pas toujours le sens de l'art, et nous en avons tous les jours la preuve.
D'ailleurs, on peut remonter aussi loin qu'on voudra dans la vie de l'antiquité : à toutes les époques
de son histoire, la Grèce a eu la religion du beau. Laissons de côté Y Iliade et le Parthénon, ne par-
lons que des formes les plus humbles de l'art, qui recevaient de loin l'impulsion imprimée par les
chefs-d'œuvre; quittons la galerie des marbres et des bronzes, entrons dans les salles des terres cuites,
et admirons la perfection de ces vases peints, trouvés en si grand nombre dans les tombeaux. Donnons
un coup d'œil aux statuettes d'argile, aux tuiles, aux antéfixes, faites probablement pour des chapelles
de village, à ces lampes qui éclairaient les pauvres; arrêtons-nous devant les camées et les intailles,
et surtout devant l'innombrable série des monnaies de la Grèce, de l'Asie Mineure, de la Sicile et de
l'Italie. Ces petits chefs-d'œuvre, qui ne sont pour nous que des modèles inimitables, avaient pour les
anciens un intérêt d'une bien autre portée. L'immense variété des types monétaires répondait à l'au-
tonomie des communes, et l'effigie gravée sur une obole rappelait à chaque citoyen sa patrie et ses
Dieux protecteurs.

L'art était pour les Grecs quelque chose de plus que l'amusement et le charme de la vie; il
était un instrument d'éducation morale. Sous une forme ou sous une autre, il pénétrait dans toutes les
classes, il élevait le niveau des intelligences, il les conduisait, par le spectacle du beau, à la connais-
sance du juste. Les enivres d'art sont la seule chose qui reste d'une civilisation morte, et il est bon
qu'il en soit ainsi. Quand on a parcouru les ruines de Pompéi et qu'on a pénétré dans la vie intime des
anciens, on se demande ce qui restera de notre civilisation dans deux mille ans, et l'on reconnaît que
l'homme n'est quelque chose que par ses œuvres, et qu'il nous reste encore beaucoup à faire pour éviter
que l'avenir ne révise trop sévèrement les jugements que nous portons sur notre époque, du haut de
notre théorie du progrès.

Louis Ménard,

Docteur ès lettres.
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