L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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HECTOR BERLIOZ

Le pédantisme et la routine ne font nulle part plus de ravages et de victimes que dans le
domaine de la musique. On entend parfois des chœurs plaintifs d'écrivains, de peintres et de
sculpteurs qui maudissent chromatiquement les obstacles semés sur leur route, la résistance du
public aux idées et aux tendances quelque peu nouvelles et hardies, les manœuvres sournoises
des coteries, les bourrades de quelques personnalités quinteuses, l'hostilité ou, pis encore, l'in-
différence de la critique. On voudrait pouvoir s'intéresser à ces gémissements, mais en bonne
conscience cela n'est pas toujours possible. 11 y a beau temps qu'en littérature tout est permis
et promis à qui sait oser et que le succès est en raison directe de l'audace. De même, à peu
de chose près, pour les arts du dessin. Sans doute on a vu Decamps subir aux portes du Salon
plusieurs refus successifs, aussi glorieux pour lui qu'humiliants pour ses détracteurs. Millet a
été longtemps contesté. Le groupe de Carpeaux a battu, sous une averse d'encre, les premiers
entrechats de sa danse lascive. Mais depuis, que de progrès et de revanches! Et malgré toutes
les injures et toutes les taches d'encre, combien d'avantages les artistes du dessin n'c>nt-ils pas
sur les artistes du son! En peinture, en sculpture, ce qui est fait... est mit. Il est rare qu'un
chef-d'œuvre soit longtemps méconnu. Vous êtes refusé au Salon? Qu'importe! Les locaux ne
manquent pas. Les marchands de tableaux ont des vitrines disponibles. Au besoin, votre atelier
suffit. 11 s'agit seulement de vous faire voir; tandis que le musicien est obligé de se faire
entendre, entreprise autrement pénible et coûteuse. Les expositions musicales sont plus difficiles à
organiser et cent fois plus chanceuses que les expositions de tableaux, surtout pour un hérésiarque.
Berlioz en organisa plusieurs, et à quel prix pour sa bourse et pour sa santé, il faut lire ses Mémoires 1
pour s'en faire une idée! Et puis n'oublions pas que dans tous les pays, et en France plus que
partout ailleurs, le sentiment musical de la nation, le besoin du nouveau, la soif de l'inconnu en
musique, sont en retard sur l'audace littéraire, sur la hardiesse picturale et môme sur la témérité
politique. Notons enfin que la musique, le plus libre de tous les arts, celui dont les dérèglements
mêmes sont légitimes, puisque — tout assujetti qu'il est aux lois mystérieuses de l'harmonie — il a
mission d'exprimer jusqu'aux sentiments les plus vagues, jusqu'aux aspirations les moins déterminées
du cœur, jusqu'aux désordres les plus extravagants de la passion, notons que la musique est aussi
de tous les arts celui qui a le privilège d'exciter au plus haut degré, chez certains esprits, le
fanatisme de la règle, le respect superstitieux de nous ne savons quels dogmes révélés dans les
brumes d'une légende impénétrable sur quelque introuvable Sinaï, dogmes sacrés, incessamment
violés, et d'autant plus violemment adorés par les mystiques qui n'ont pas assez d'énergie pour les
dompter.

Berlioz est l'une des plus illustres victimes de ces superstitions, de ces routines, de ces résistances,
de cette paresse du sentiment musical, de cette tardivité novatrice, de ces difficultés de tout genre
qui préparent un calvaire au musicien de génie, épris de son idéal intérieur, enflammé de la haine
du convenu, incapable. d'une complaisance et surtout d'une lâcheté.

Il est mort trop tôt. La popularité que vient de retrouver, après quelque vingt ans, sa trilogie
de l'Enfance du Christ, exécutée deux fois de suite sous l'habile direction de M. Colonne, remplirait
son âme de joie, sans lui causer pourtant une surprise extrême, car ce « mystère » obtint de son
vivant une vogue immédiate et spontanée. Il en constate dans ses Mémoires ! le succès très-grand,
et même, ajoute-t-il, « calomnieux pour ses compositions antérieures ». Mais, s'il vivait, indépen-
damment de cette résurrection d'un de ses ouvrages les plus considérables, il serait témoin de
certaines conversions qui le vengeraient de bien des mépris, sans toutefois lui en arracher le pardon.

1. Mémoires de Hector Berlioj. Un vol. gr. 111-8". Paris, Michel Lcvy. 1870.

2. Page 400, en note.

Tome I.
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