L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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Suivons maintenant celui qui a persévéré et qui parvient enfin au but si ardemment désiré. Il n'est
plus un jeune homme ; il atteint l'âge où les artistes vraiment forts ont donné des gages de leur
supériorité, et il n'est encore qu'un élève, et pendant quatre ans il lui faudra rester élève. Il devra,
lui qui jusqu'ici n'a rendu compte à personne de ses actes ni de ses aspirations, subir le séjour forcé
d'une ville admirable, il est vrai, par ses chefs-d'œuvre, mais comme ensevelie dans sa gloire
passée.

S'il méditait quelque grande et généreuse entreprise pour donner la mesure de son tempérament
et de ses forces, il est obligé d'en ajourner l'exécution de quelques années; or ajourner en pareil cas,
n'est-ce pas renoncer? Cependant les années de jeunesse, d'inspiration, d'audace se passent. Il aspire
à la délivrance, à la liberté; l'austère et triste majesté de cette reine déchue qu'on appelle Rome lui
pèse; cette vie en commun dont il ignorait les inconvénients, et à laquelle il n'était plus habitué depuis
longtemps, contrarie ses besoins de solitude et d'indépendance. Obligé de se conformer aux exigences
d'un programme inflexible, il s'y soumet à contre-cœur, et s'il ne réussit pas, il s'en prend de son
insuccès au règlement. Il rêvait autre chose; mais l'obligation de donner en temps voulu cette figure,
dans les conditions prescrites, lui a ôté tous ses moyens. Ah! quand il sera libre de s'abandonner à
l'essor de son imagination et de son talent!

Cependant ce camarade d'atelier qui a échoué au concours, libre de ses inspirations et obligé
d'entrer tout de suite en lutte avec les nécessités de la vie, a déjà pris part à plusieurs expositions. Déjà
les applaudissements du public, les récompenses officielles l'ont tiré de son obscurité, et sa réputation
déjà faite vient troubler dans son exil son rival couronné et cependant presque inconnu.

On m'objectera les débuts brillants de quelques jeunes artistes qui, eux aussi, ont vécu à Rome
comme pensionnaires de la villa Médicis et qui cependant ont su conquérir, même avant leur retour,
une rapide et brillante renommée. Mais ces exemples peu nombreux ne prouvent rien contre notre
raisonnement ; car ceux-là emportaient avec eux le feu sacré que rien ne peut éteindre, et, ce qu'ils
ont fait à Rome, ils l'auraient aussi bien fait à Paris.

Je vais au-devant d'un dernier argument, qu'on regarde comme triomphant, dit-on : on assure aux
jeunes gens qui ont donné des gages sérieux de talent quelques années de travail paisible et de
réflexion studieuse, on les met à l'abri, pendant ce temps, de la gêne et des difficultés de la vie.

Dites donc plutôt que, par un décevant mirage, vous les plongez dans un funeste engourdissement,
vous les éloignez de la vie réelle, militante, active, fiévreuse, si nécessaire à l'éclosion des grandes
œuvres; vous les habituez à se laisser aller à une existence exempte d'embarras peut-être, mais où
l'énergie et la volonté s'émoussent; vous les endormez dans une quiétude trompeuse.

Les voici de retour; les ressources dont ils avaient pris l'habitude leur font tout à fait défaut; il
leur faut lutter maintenant qu'ils ne sont plus jeunes et endurcis aux privations. L'Académie ne leur
ouvre plus, comme jadis, ses portes dès leurs premiers débuts. Les commandes dont l'État dispose, et
dont il leur réserve du reste la plus large part, ne suffisent pas à leurs besoins. Le public ne connaît
pas leurs noms; des artistes plus jeunes ont pris toutes les places. On les formait pour les grandes
décorations; ils se sont exercés pendant dix ans aux sujets héroïques; maintenant il faut faire assaut
d'esprit dans de petites scènes de genre avec des hommes rompus à ce métier et qui connaissent depuis
longtemps le côté faible, la corde sensible de l'amateur.

Non! la condition du prix de Rome n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était sous l'ancienne monarchie.
Du moment où l'État ne lui assure plus, comme autrefois, l'exercice du genre dans lequel il l'a
engagé, il n'a plus le droit de disposer de son avenir, de l'astreindre à un programme comme celui qui
est uniformément imposé à tous les pensionnaires de la villa Médicis.

Certes, je ne désire pas la suppression du prix de Rome ; ce que je demande, c'est la réorganisation
complète de l'Académie de France. D'autres nations accordent aux jeunes artistes qui se sont signalés
dans les concours des récompenses identiques à ce prix; mais elles ne leur imposent pas le joug,
intolérable pour certaines natures, de la vie en commun; elles leur permettent de diriger leurs pas
dans les pays vers lesquels leurs goiits et de secrètes affinités de talent les attirent. Tout en leur
demandant compte de leurs travaux et de leurs voyages, elles ne règlent pas d'avance, d'une manière
uniforme pour tous, l'emploi de ces années d'apprentissage. Elles leur fournissent seulement les
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