L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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don purement idéale que vous livre le manuscrit de la pièce, qui doit apparaître au public revêtu de
la réalité. »

Mais un exemple fera bien mieux comprendre la chose que les plus beaux préceptes du monde.
Quand M. de la Rounat monta à l'Odéon la Carmosine d'Alfred de Musset, l'entrée de l'héroïne, au
premier acte, pendant les six premières répétitions, paraissait froide. — Le personnage ne se détachait
pas, ne prenait pas dès l'abord assez d'importance, n'appelait pas l'attention. Carmosine, pâlie par le
chagrin, entrait de plain-pied par la droite, et venait embrasser son père resté seul en scène.

On modifia le décor. La scène se passe en Sicile vers la fin du xm" siècle ; Carmosine porte un
costume du temps, attribué à Laure de Noves dans le recueil où il a été copié. La chambre qu'elle
occupe est supposée plus élevée que le plancher du théâtre. La porte s'ouvre sur un petit palier,
muni d'une balustrade en bois à f)ilastres, qui forme en se prolongeant la rampe d'un petit escalier de
quelques marches, qu'il faut descendre pour se trouver en scène.

La porte de la chambre s'ouvrait; au bruit, maître Bernard levait la tète, et Carmosine, droite
sur le palier, appuyée du bout des doigts de la main droite sur la balustrade souriait à son père,
étonné et ravi de la voir et lui disait :

« Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous regardez avec surprise? »

Alors elle commençait doucement à descendre en s'appuyant sur la rampe, et son père la
regardait comme en extase, et elle continuait, tout en posant avec soin son petit pied sur les marches :
«Vous ne vous attendiez pas, n'est-il pas vrai? à me voir debout comme une grande personne. »
Parvenue au bas de l'escalier :

« C'est pourtant bien moi », disait-elle gaiement, et faisant encore deux ou trois pas vers maître
Bernard, elle l'embrassait en lui disant :
« Me reconnaissez-vous? »

Cette entrée était devenue à elle seule tout une petite scène, et le personnage de Carmosine
était posé avec un relief qui attirait tout de suite l'attention et signalait son importance.

Qu'avait fait le metteur en scène dans cet exemple que je viens de citer? 11 avait remarqué
l'allure de la phrase d'Alfred de Musset; il avait vu qu'elle va d'un sentiment à l'autre, et qu'elle a
des moments d'arrêt et des reprises. Ces moments, il les avait traduits aux yeux; il les avait trans-
portés dans son langage propre, il les avait fait passer dans l'illustration.

C'est là proprement la fin de la mise en scène. Elle est l'humble esclave du texte; elle doit
s'effacer devant lui, et ne lui prêter d'appui que juste autant qu'il en faut pour le faire paraître
plus clair et plus brillant.

La mise en scène peut, à la vérité, être plus ou moins encombrante, plus ou moins compliquée;
il n'importe, si elle reste à sa place, si elle obéit à cette loi, loi absolue, loi sans exception, qui veut
qu'elle ne soit pour le drame qu'un auxiliaire dévoué.

Autrefois, dans le théâtre classique, la mise en scène était d'une frugalité peut-être excessive.
On avait soin de garder' tout le plancher de la scène absolument vide ; et si on laissait quelque
accessoire, un fauteuil, par exemple, ou une table et tout ce qu'il faut pour écrire, c'est qu'à un
moment donné un des personnages devait s'évanouir sur ce fauteuil ou s'asseoir à cette table. Rappelez
dans votre souvenir les vastes décors qui servaient à la tragédie, ceux dont on use encore dans les
comédies de Molière; il y en a de fort beaux dans le nombre, mais qui ne comportent jamais la pré-
sence d'un accessoire.

Prenez celui de l'Avare. Si nous le refaisions à cette heure, nous voudrions apparemment traduire
aux yeux, parla façon dont les meubles seraient disposés dans l'appartement, la fortune et l'avarice
d'Harpagon. On n'entendait pas ainsi le décor en ce temps-là. C'est une fort belle chambre,
d'un grand style, mais vous n'y verrez en fait d'accessoires qu'une table qu'on apporte au cin-
quième acte, pour que le commissaire y pose ses papiers et fasse son interrogatoire.

Nous avons changé tout cela. C'est M. Montigny à qui revient l'honneur de cette innovation;
c'est lui qui a inventé le système de l'encombrement. Il a meublé la scène qui représente un salon,
comme si elle était un salon même. Il n'y a pas 'grand mal à cela, pourvu que la loi soit observée;
pourvu que le salon n'accapare pas l'attention,pourvu que, parla forme des meubles, par l'agencement
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