L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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228 L'ART.

désaltérait! Comme au sortir de ces immersions en plein génie poétique, il se sentait heureux et fier
de cette fécondité de son talent, de cette souplesse de sa brosse qui lui permettaient de transportei
sur la toile des créations fantastiques dont l'expression semblait devoir défier la lucidité mathématique
de la peinture! Deux tableaux de l'exposition des œuvres de Louis Boulanger, la Ronde du Sabbat et le
Feu du ciel, deux compositions à la fois grandioses et bizarres, donnent une idée bien nette du caractère
original et de l'esprit littéraire qui faisaient le fond de ses inventions.

Cette Ronde du Sabbat, mise en scène grouillante et terrifiante de la célèbre ballade de Victor
Hugo, produisit à son apparition un effet si saisissant dans le monde littéraire, que Jules Janin
publiant alors, en 1829, la première édition de son étrange roman de Y Ane mort et de la Femme
guillotinée, y caractérisa d'un mot le rôle tracé dans le romantisme à Louis Boulanger ; « Le peintre
des fantômes. »

M. Lenormand lui-même, esprit correct, façonné aux leçons sévères de la philosophie et de
l'histoire, rigide observateur des lois et de l'esthétique, cautionna aussi la valeur du jeune artiste.

Voilà donc toute la littérature du temps, les poètes, les romanciers, les critiques unis dans un
concert fraternel pour proclamer le nom de leur peintre d'élection.

Mais il est temps de nous occuper de l'ensemble de l'œuvre de Louis Boulanger, œuvre considé-
rable et qui embrasse, dans ses nombreuses divisions, tous les moyens connus d'expression gra-
phique ou pittoresque.

Peinture murale, peinture de chevalet, lavis, dessin au crayon, au pastel, à la plume, gravure, litho-
graphie, il a tout abordé, selon les hasards de la production quotidienne ; il a tout également traité
d'une façon magistrale.

Ses aptitudes naturelles, un savoir profond et universalisé à un degré rare chez les artistes con-
temporains, se prêtaient sans hésitation aux exigences de chacun des procédés qu'il essayait et il n'en
a pas employé un sevd qu'il n'ait su, de prime-saut, en saisir le caractère distinctif et en faire con-
courir les ressources à la lucidité, au charme de l'expression qui lui est propre. Sa peinture était large,
puissante, expressive, tendre ou dramatique, solennelle ou fougueuse, selon la nature du sujet, et d'une
élégance de style presque toujours involontaire, où se révélait un sentiment exquis des grandes tra-
ditions. Ses eaux-fortes, il y en a de célèbres et de recherchées, affectent des allures à la Rembrandt
qui dénotent l'expérience et la certitude d'un maître. Ses lithographies ont des ressources d'effet et
de vigueur, des valeurs combinées à souhait pour traduire les colorations variées et délicates de la
peinture. Ses dessins offrent une vérité de modelé remarquable, rehaussée d'une dextérité de plume
ou de crayon qui y ajoutent une singulière éloquence d'expression. Enfin ses aquarelles et ses
gouaches ont la fougue, le brio d'une exécution de premier jet avec des bonheurs de facture d'un
attrait pénétrant.

.Malgré tous ces dons charmants, ce savoir qui semble s'ignorer, caché qu'il est sous une appa-
rence de facilité et de sans-façon pleins d'originalité, Louis Boulanger ne fut pas récompensé de son
vivant par la popularité qu'il méritait. Il n'a jamais pu franchir, même aux heures les plus favorables
du succès, ce cercle restreint des admirations intimes d'où surgit ce cri fatidique : tu ne vivras pas
de ta gloire! tu seras le peintre d'une pléiade. Et, en effet, il demeura toute sa vie l'élu des esprits
délicats et des cœurs émus.

En vain Louis Boulanger débuta par Mazeppa, une rare promesse de célébrité prochaine ; en vain
il peignit les Massacres de la Saint-Barthélémy, une épopée terrifiante où la féroce réalité se confond
avec les horreurs d'un fantastique infernal; en vain encore il a créé la pâle et implacable Némésis de
la Mort de Bailly, les visions du Roi Lear, les extases de Saint Mare, l'engouement des foules resta
muet pour lui. Seuls les artistes dénués d'envie, les poètes, les critiques et les vrais connaisseurs ont
acclamé ses efforts.

Un amateur, sous le charme de la verve entraînante et de l'enthousiasme inaltérable du peintre-
poète, M. le marquis de Custine, eut un jour la pensée de lui commander une toile gigantesque, le
Triomphe de Pétrarque. Cette œuvre magistrale qui aurait ouvert toutes grandes, à tout autre que lui,
les portes de la célébrité, si l'on en juge par l'éclat qu'elle répandit sur le Salon de 1836, fut oubliée
presque aussitôt qu'applaudie. On ignora longtemps ce qu'elle était devenue. Il n'en reste, dans le sou-
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