L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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LOUIS BOULANGER. 229

venir des contemporains, qu'une belle gravure dans l'Artiste, et dans les Poésies diverses de Th. Gautier
une ode admirable.

Je montai l'escalier d'un pas lourd et pesant,

Et, quand s'ouvrit la porte, un torrent de lumière

M'inonda de splendeur, tel qu'un flot jaillissant.

Sur mon œil ébloui palpitait ma paupière
Comme une aile d'oiseau quand il va pour voler ;
On m'eût pris, à me voir, pour un homme de pierre.

Je demeurai longtemps sans pouvoir te parler,
Plongeant mes yeux ravis au fond de ta peinture
Qu'un rayon de soleil faisait étinceler.

Un tel hommage était fait pour calmer bien des plaies dans l'âme ulcérée de l'artiste. Il y puisa
un courage nouveau et une énergie de travail momentanée que devait bientôt paralyser un incurable
défaut de son caractère, le plus funeste ennemi dont un artiste d'un rare talent puisse redouter l'in-
fluence. Louis Boulanger était timide à l'excès et défiant de sa valeur réelle. Il possédait l'abondance
d'invention et d'originalité et il épuisait ses forces à les chercher hors de lui-même.

Depuis l'apparition du Ma\eppa, il avait développé dans des études incessantes une aptitude
incontestable pour la grande peinture. Il avait analysé les œuvres d'un art magistral, demandant aux
tableaux de Véronèse ou de Rubens la raison de leurs harmonies, de leurs effets radieux, s'effbrçant
d'appliquer à ses propres ouvrages les secrets que l'étude lui avait révélés.

Il produisit ainsi dans un court espace de temps Y Assassinat du duc d'Orléans, Lénore, les Noces de
Gamache, les Trois amours poétiques, inspiration suave dérivée du Pétrarque et ce magnifique plafond
du salon de lecture du Luxembourg, son œuvre maîtresse. Après chaque nouvel effort un inexplicable
sentiment d'une faiblesse qui n'était pourtant pas en lui, le plongeait de nouveau dans un morne
découragement. Il se croyait alors apte à peine à fournir la carrière d'un modeste peintre de genre ou
d'un dessinateur habile et il se consumait dans un désespoir qui affligeait ses amis et retardait encore
l'efflorescence d'un succès mérité depuis quinze ans.

Enfin il donna sa Mort de Messaline. L'attention des artistes et des connaisseurs fut particuliè-
rement éveillée par la qualité exceptionnelle de cette peinture, par la manière nette et facile, simple
surtout avec laquelle le dessin des grandes lignes, ce langage du peintre, était savamment ortho-
graphié. La Messaline, — nous nous en souvenons comme s'il n'y avait pas trente-deux ans déjà
qu'elle a paru, — produisit une sensation profonde. Elle provoquait à première vue un sentiment
irrésistible de terreur et de pitié. On frissonnait avec cette impératrice splendidement belle tout à
l'heure encore et maintenant terrifiée par l'horreur du moment suprême. On éprouvait à la voir cette
impression pénible, que si on avait touché du doigt son épaule nue, blanche et mate, on aurait senti
palpiter sa chair sous le frisson d'une sueur glacée.

La douleur de la mère avait une noblesse d'un caractère antique. Il semblait que l'austère Romaine
encourageât le suicide pour éviter l'infamie d'une exécution et qu'elle pleurât moins sur sa fille mou-
rante que sur la dégradation dans laquelle elle avait souillé sa vie.

Cette vieille Lépida, levant les mains au ciel dans sa douleur pleine de honte et d'amertume,
n'était-elle pas la personnification de la Rome des grands jours qui disparaît dans l'opprobre pour faire
place à la Rome impériale, la Rome des affranchis, des parvenus et du vice éhonté ; tandis que le
tribun suivi de ses soldats-bourreaux rappelait cette garde prétorienne, toujours debout pour l'at-
tentat, toujours la même au milieu des coups de force succédant aux coups d'Etat, couronnant aujour-
d'hui l'esclave d'hier pour frapper demain le maître d'aujourd'hui?

Cette page éloquente et sentie obtint une véritable vogue ; mais ce ne fut pas au Salon qu'on
l'admira : le jury de l'Institut l'avait condamnée à une exposition de tableaux refusés.

Louis Boulanger revint alors au portrait, genre dans lequel il avait acquis depuis dix ans la plus
grande notoriété qui eut jamais été dévolue à ses ouvrages. On lui doit des portraits célèbres et qui ont
fait époque dans l'art moderne. Toutes ces images aux allures magistrales qu'il a laissées de plus de
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