L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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LES

MARBRES DE MILET

OFFERTS AU LOUVRK PAR MM. DE ROTHSCHILD.

Sur la côte de l'Asie Mineure, au fond d'une immense plaine formée, par les atterrissements du
Méandre, se trouve un village turc appelé Balat, par altération du mot Palatie, les palais, à cause des
ruines sur lesquelles il a été bâti. C'est là qu'était autrefois Milet, la plus puissante et la plus riche
des villes de l'ionie, qui avait quatre ports et pouvait équiper cent vaisseaux de guerre, et qui cou-
vrait de ses comptoirs les côtes de la' Propontide et du Pont-Euxin. Après s'être élevée au plus haut
degré de prospérité par le commerce et l'industrie, malgré les perpétuelles discussions entre les riches
et les pauvres qui étaient l'état normal des cités grecques, Milet fut englobée, comme toute la Grèce
d'Asie, dans la monarchie des Perses; puis, s'étant soulevée pour reconquérir son autonomie, elle fut
détruite de fond en comble, ses habitants furent massacrés ou transportes dans une province lointaine
et toute la jeunesse fut enlevée pour peupler ou garder les harems du roi. Après la victoire des Grecs
sur les Perses, Milet fut rebâtie et repeuplée, et, sans jamais atteindre la même splendeur qu'autrefois,
conserva une certaine importance jusque sous la domination romaine ; il y a parmi ses ruines quelques
débris d'architecture grecque au milieu de fragments beaucoup plus nombreux de l'époque impériale
et du moyen âge.

Un archéologue français, M. Rayet, aidé par M. Thomas, architecte, entreprit l'exploration de
ces ruines. On sait combien les fouilles sont difficiles dans les pays soumis à la domination des Turcs,
les Anglais en ont presque le monopole, grâce à la protection de leur gouvernement et à l'intelli-
gence de leur diplomatie, et c'est ainsi que le British Muséum s'est enrichi depuis quelques années
d'un si grand nombre de monuments de l'art grec. Les explorateurs français n'ont malheureusement
pas les mêmes facilités, et MM. Thomas et Rayet n'auraient pti même tenter l'entreprise sans les
ressources mises à leur disposition par MM. de Rothschild.

Quoiqu'elle n'ait pas été aussi complète que l'auraient désiré ses auteurs, l'exploration de Milet
a fourni d'importants résultats, et, en attendant l'ouvrage dont ils annoncent la publication, nous allons
essayer de faire connaître les principaux morceaux de sculpture réunis aujourd'hui dans une des
salles du Louvre, en nous aidant de l'article publié par M. Rayet dans la Revue archéologique.

Au fond de la salle on aperçoit quatre statues de femme et un torse d'homme provenant du
théâtre de Milet. « Les débris de ces statues ont été retrouvés sur place au milieu des tronçons brisés
des colonnes et des blocs de toutes sortes entassés en désordre. Les tètes, intentionnellement cassées
à une époque où l'édifice était encore debout, avaient été pour la plupart jetées dans un des souter-
rains de la scène. » M. de Vogué et d'autres archéologues ont trouvé en Orient de nombreux exemples
de ces mutilations systématiques. 11 n'est plus possible aujourd'hui d'attribuer la destruction des
statues grecques à la conquête musulmane en Orient, aux invasions barbares en Occident. Sans doute
les Germains, les Arabes et les Turcs n'auraient pas mieux demandé que d'avoir à détruire des
idoles et des temples païens, mais les chrétiens leur avaient d'avance épargné ce travail. Sous les
successeurs de Constantin, et surtout sous Théodose, l'univers retentit pendant plus d'un siècle
du bruit des marteaux qui renversaient les chefs-d'œuvre de l'art. Les rares historiens de cette triste
époque parlent avec indifférence de ces dévastations. Les édits des empereurs étaient exécutés prin-
cipalement par des bandes de moines qui, s'il faut en croire Eunapios, se récompensaient eux-
mêmes de leur zèle par le pillage. Le peuple les laissait faire ou les aidait. Des villes entières
détruisirent elles-mêmes leurs statues et rasèrent leurs temples. Les peuples comme les individus
veulent effacer les témoignages de leur apostasie et passent leur vieillesse à brûler ce qu'ils avaient
adoré.

Tome I. . 47
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