L' art: revue hebdomadaire illustrée — 1.1875 (Teil 1)

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366 L'ART.

tranchée. Fortuny était très-travailleur et très-courageux, il commanda une nouvelle toile et roula
la première, il était encore à l'époque où le souvenir de l'action était précis, et on voit que
l'idée de renoncer à l'exécution de la prise du camp n'avait pas encore germé dans son esprit. Sa voie
d'ailleurs n'était pas encore bien tracée; son indépendance n'était pas assurée comme artiste; il
n'était donc pas libre de suivre ce qui l'attirait le plus; mais, tout en faisant un nombre énorme d'études
pour son grand travail, il lavait déjà ces brillantes aquarelles qui devaient nous révéler son talent, et il
peignait un certain nombre de tableaux qui ne comptent pas parmi les moins intéressants. Ce que
nous avons vu de plus caractéristique qui se rattache à cette époque de sa carrière, c'est d'abord les
grandes figures détachées « Têtes de Kabyles » et « Têtes de cavaliers noirs », les deux toiles avec
variante intitulées les Barocchi appartenant l'une à Al. Stewart, l'autre à M. Fol; une scène de
Bateleurs kabyles, signée 1861, à M. Stewart, et un épisode, Jardin de la villa Borghèse, qui a dû
passer en Amérique. Quoiqu'il se soit beaucoup modifié à la fin de sa vie et ait cherché des effets
tout autres, il y a déjà là en germe les qualités qui ont valu à l'artiste la grande réputation dont il a
joui plus tard. Les tètes, grandeur nature, sont largement brossées, mais elles pourraient être signées
d'un nom tout autre; les Barocchi indiquent déjà la tendance de Fortuny à accumuler dans son cadre
les objets accessoires brillamment exécutés, au détriment du rôle que l'homme, l'être qui vit et qui
pense, doit toujours jouer dans un tableau.

On reconnaît dans cet intérieur somptueux le beau coffre renaissance qu'il avait acheté pour faire
l'ornement de son alelier, les armures japonaises, les beaux cadres sculptés, nombre d'autres objets
d'art pour lesquels il s'était passionné, dont il aimait à s'entourer, et qui firent plus tard de son studio
de Rome un véritable cabinet d'amateur. Il y a même dans le tableau qui appartient à M. Stewart
(car il y a une répétition de cette toile) une particularité qui mérite d'être signalée et qui prouve
toute l'acuité de cet œil qui semblait distrait, et la sûreté de cette mémoire. Comme il avait peint
des figures de l'époque du xviu' siècle, des Rococos ou Barocchi regardant des gravures dans un
intérieur somptueux, il avait dressé sur la cheminée monumentale un cadre à grand ramage, et il lui
parut piquant de peindre le portrait du propriétaire du tableau revêtu d'une armure. Aucun document
n'existait, ni photographie, ni dessin ; il peignit de souvenir la figure de M. Stewart qui est très-res-
semblante et tout à fait dans le caractère.

Nous ne saurions prendre un à un pour les décrire tous les tableaux de l'artiste, mais celui qui
représente des Maures assistant aux bizarres évolutions des convulsionnaires kabyles (tableau qui
figure dans la même galerie) présente un très-grand intérêt à cause de la vérité des types marocains.
Jamais photographie consciencieuse n'a fixé avec plus de sincérité l'étrangeté des attitudes et ce je ne
sais quoi d'impalpable et de sacré pour les artistes qui compose le caractère : les poses strapassées,
les gestes cassés des Arabes assis au soleil, leur physionomie somnolente et grave, cet aspect contem-
platif de fakir, qui flotte entre le sommeil, lé rêve et la réflexion, sont remarquablement rendus : tout
ce monde-là parle arabe et on est transporté sur un autre continent. Il est important de remarquer que
le papillotage charmant qui constituera plus tard la manière de Fortuny, n'existe pas encore dans ce
curieux tableau où les personnages et les architectures sont à leur plan, ne jouent que le rôle néces-
saire, sont enveloppés comme il convient, avec les sacrifices indispensables à l'assiette d'une scène et
la composition d'un tableau.

En même temps que Fortuny exécute ces premières toiles, déjà importantes dans l'œuvre, il livre
à M. Goupil de Paris, par un premier contrat, et au prix de cent francs chaque un assez grand nombre
d'aquarelles. La plus importante de celles que nous connaissions de cette période ne mesure pas moins
de soixante centimètres; elle représente une mendiante adossée à un mur avec son enfant dans les bras.
Cette aquarelle, qui ne fut pas payée plus cher que les autres en raison du contrat, a sa légende amu-
sante. Fortuny avait un singe qui, jouant un jour dans l'atelier avec des cartons, brûla quelques feuilles
et en roussit un certain nombre. L'artiste surprit l'animal au moment où il venait de se brûler si
cruellement qu'il en mourut; une de ces feuilles enfumées, marbrée de taches bizarres, et qui pré-
sentait encore la résistance nécessaire pour être employée, lui parut si bien préparée comme fond et
Fortuny y vit une telle combinaison de tons harmonieux, qu'il voulut collaborer avec la flamme. Cette
remarque peut sembler puérile, mais elle a son importance, car bien souvent, plus tard, on observera
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