La chronique des arts et de la curiosité — 1922

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N° 2. — 1922.

31 janvier

BUREAUX: l6o, BOULEVARD SAINT-GERMAIN (6e)

CHRONIQUE DES ARTS

ET DE LA CURIOSITÉ

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PROPOS DU JOUR

L’essai de théâtre populaire tenté par
M. Gémierau Trocadéro a abouti, finan-
cièrement parlant, à un échec. On doit
le déplorer, mais on s’explique assez cet
nsuccès; glaciale et démesurée, d’acoustique
déplorable, la salle ne pouvait se prêter à une
tentative de ce genre, pas plus qu’elle ne sau-
rait convenir à aucune manifestation d’art digne
de ce nom. En outre, elle est absolument en
dehors de l’axe d’orientation du plus grand
public.

Une erreur initiale viciait, du reste, l’expé-
rience. Pourquoi un théâtre « populaire »? Moins
que toute autre chose, il ne peut y avoir de théâ-
tre de classe, hormis la classe enfantine à la portée
de qui il faut bien se mettre. Passé ce terme
d’initiation première, l’œuvre théâtrale ne peut
être qu’une, s’adresser à tous, sans distinctions
arbitraires entre les spectateurs, dont aucune caté-
gorie n’aura le monopole de la compréhension, ni
celui de l’incompréhension. C’est par une concep-
tion absolument factice et, tranchons le mot, un
peu ridicule, qu’on décidera d’instituer un théâtre
« populaire ». En quoi le sera-t-il vraiment? Qui
donc pourra, osera décider qu’une pièce est bien
faite pour ceux-ci et telle autre pour ceux-là? Ne
voit-on pas le public le plus averti — ou supposé
tel — errer lourdement parfois, et un public en
apparence peu préparé goûter fortement une œu-
vre soi-disant destinée à l’élite intellectuelle ?

La réalité est que le théâtre s’adresse au monde
infini des sensations, bien plus qu’aux sentiments,
aux pensées, aux préférences, et qu’ainsi il appar-
tient à tous. C’est ce qui explique son rôle consi-
dérable et sa prééminence.

Quant à la solution, elle est simple (si ce n’est
d application aisée). Tout théâtre sera populaire
en même temps qu’aristocratique ou bourgeois:
au gré de chaque spectateur et selon sa condition,

qui n’a rien à voir avec le caractère de l’édifice
et de ce qui s’y joue. -

Ceci posé, différentes contingences se présen-
tent dans l’ordre matériel. On dit: les prix sont
trop élevés pour le grand public, lequel, au sur-
plus, entend être bien chez lui. Et on tient un
spécifique en réserve, la représentation gratuite
ou à prix très réduits, par quoi on s’imagine que
la foule goûtera aux magnificences des spectacles
destinés aux mieux fortunés.

Et comme, alors, ce sont décidément les ques-
tions matérielles qui dominent tout, on en arrive
à concevoir la nécessité d’une rénovation qui nous
doterait, non pas du théâtre populaire ne répon-
dant à rien, mais du théâtre pour tous, institution
sociale. Rénovation qui devrait porter moins sur
les répertoires que sur les mœurs, moins sur les
pièces que sur les accessoires. L’Opéra déblayé,
en constant travail, ne s’inquiétant plus des noto-
riétés de routine et des à-peu-près redondants,
simplifié partout, ignorant les étoiles et s'en tenant
aux bons ensembles, c’est une entreprise que l’on
envisagerait parfaitement.

Le rêve de M. Gémier fut de créer un théâtre
du peuple comme s’il était possible de déterminer
même ce qui lui sera donné en spectacle. En
possession désormais d’une salle moins inhumaine
que le Trocadéro, on voudrait qu’il y pût
reprendre ses expériences, mais en faisant abs-
traction de l’utopie fondamentale et avec l’éco-
nomie des mises en scène dispendieuses.

Le théâtre du Vieux-Colombier donne à tous
un exemple si parfait qu’on se demande pourquoi
il n’est pas plus amplement suivi. Il y a trop de
points de vues intéressés en cause, et peut-être
aussi une certaine incapacité à se hausser jusqu’à
des solutions qui auraient besoin d’être radicales
pour être salutaires. Mais le théâtre devra, tôt ou
tard, les envisager. Et le jour où il l’aura fait, où
il sera enfin débarrassé des végétations parasites
qui l’étouffent, il sera de la façon la plus naturelle
le théâtre vraiment populaire.
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