La chronique des arts et de la curiosité — 1922

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N» il. — 192^. BUREAUX : IOÔ, BOULEVARD SAINT-GERMAIN (6*)

15 juin.

CHRONIQUE DES ARTS

ET DE LA CURIOSITÉ

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PROPOS DU JOUR

Nous voici arrivés à la date où les musées,
monuments historiques et autres édifi-
ces appartenant à l’État vont hérisser
leurs abords de tourniquets désagréa-
bles au visiteur modeste, et lucratifs, en espoir,
aux Finances anémiques. Pour l’étranger, habitué
chez lui, nous dit-on, à payer la vue des chefs-
d’œuvre et l’accès des ruines même restaurées,
cette mesure n’aurait rien de choquant, bien que
la gratuité existe à Londres et ailleurs, bien qu’en
venant chez nous, naguère, elle dût paraître une
marque de ces traditions et de ces principes sur
quoi se fonda, longtemps, notre renom dans le
monde.

Mais le commun des Français ? Sans doute, la
Ville de Paris et certaines cités de province nous
ont, depuis quelques années, offert un avant-goût
de ce nouveau régime, entr’ouvrant tout juste
leurs collections à l’électeur du dimanche, volon-
tiers confiné à quelques salles des galeries enva-
hies. D’illustres compagnies littéraires, invoquant
la pénurie du personnel, ont suivi cet exemple
au dedans des palais qui leur furent légués. Dans
les immenses demeures royales consacrées à nos
gloires, il n’est' appartement, cabinet ou cha-
pelle un ppu précieuse qui ne se refuse à la
visite non accompagnée, payante en fait sinon
en droit.

Restaient les grands musées d'Etat, demeurés,
jusqu ici, accessibles à tous. Le pauvre diable
— parfois, il faut bien le dire, attiré par un chauf-
fage gratuit —- y rêvait en paix sur son banc de
velours, devant le sourire d’une Joconde ou la
magnificence dorée d’un bureau Louis XV. L’étu-
diant, l’ouvrier, la midinette, y flânaient entre
deux longues demi-journées. De ces flûneries-lù,
une thèse, un décor, une mode pouvaient naître.
Voilà ce qu on risque d’abolir, à grand renfort

d hypothétiques recettes et de cartes permanentes
parcimonieusement concédées aux gens du métier.
Aux humbles, aux rêveurs à qui répugne la foule,
il restera le dimanche, éternellement voué aux
grandes invasions.

Dès à présent d’ailleurs on peut dire que ncs
musées ne sont qu’entr'ouverts, et pour quelles
raisons! On nous explique, devant ces salles à
tout propos fermées, que la conférencière opère
ici au profit de l’État, que là on manque de gar-
diens, que plus loin on aménage'; ailleurs, encore,
le déjeuner à l’heure normale, qui tient au cœur
du petit personnel, nuit à la commodité du pas-
sant. En vérité, il s’agit de savoir si les musées
appartiennent au public et si les fonctionnaires,
petits ou grands, qui les desservent, sont à ses
ordres, ou lui aux siens. L’heure d’été aussi
complique les choses. On rêve de musées du soir
et de musées de nuit, dans un pays où les jardins
d’État, dévots de l’heure officielle, se ferment en
plein jour. On parle de recettes, et nous traver-
sons une période de crise économique où les plus
fortunés restreignent leurs dépenses. Que ne
s’inspire-t-on plutôt de certaines habitudes adop-
tées par les directeurs de théâtre, que la semaine
anglaise a tout naturellement amenés à multiplier
leurs spectacles d’après-midi, aux tarifs variables
selon les circonstances ?

On a tenté un essai en ce genre, dans les salles
du Louvre où s’abritèrent les pastels de la Tour.
C’est là sans doute le début d’un système plus
souple, aux applications multiples. Ôn pourrai
donc concevoir, dans nos grands musées, la gra-
tuité comme règle, et le jour ou les jours payants
comme une exception, que la mode rendrait bien
vite élégante et qui entraînerait de moindres dé-
penses de personnel. Il appartient aux maîtres
du jour de concilier ici encore l’esprit de finesse
et l’esprit de géométrie, en tenant compte de
conditions et de concours dont l’ignorance pour-
rait être fatale à tous, et d’abord aux recettes
espérées.
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