La chronique des arts et de la curiosité — 1922

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CHRONIQUE DES ARTS

numéro de ia Gazette, M. Théodore Reinach a reçu
la lettre suivante que nous nous empressons de publier:

« Bourg, 9 juin 1922.

« Monsieur,

« Fidèle abonné et mince collaborateur éventuel de
votre admirable Gazette, je viens vous prier de vouloir
bien communiquer à M. Raymond Bouyer, dont je
viens de lire le sympathique article sur Prud’hon,
quelques renseignements à propos d’une ligne qui m’a
étonné: « Méfions-nous, dit-il, des attributions sans
« preuves : Mme Roland, Saint-Just... »

« Le Portrait de Saint-Just est dans ma belle-famille
depuis très longtemps, bien avant la réhabilitation de
Prud'hon, avant 1863 en tous cas, année où il fut
assez pauvrement gravé par Hotelin sur un dessin de
Boulay.

« Il n’a pas figuré à l’exposition de 1874, je ne sais
pourquoi. Aussi les Goncourt l’ont-il ignoré (B. Tail-
hade l’avait relevé dans votre Chronique des Arts, en
1877). Il parut à l’exposition des Portraits nationaux,
en 1878, et a été copié par Mlle Perrot d’Auteroche
pour le musée de Versailles (la copie est dans la
réserve) en 1888. Enfin, il est un des rares Prud’hon
signés de sa main ; une dédicace autographe se lit à
droite sur le fond : A S‘-Just, P.-P. Prud’hon, 1793.

« Et Prud’hon signait bien rarement lui-même ses
propres oeuvres.

« Je connais et j’apprécie toute la valeur documen-
taire des articles de votre Gazette ; aussi vous voudrez
bien excuser, Monsieur, cette lettre un peu pro dorno, à
laquelle vous me permettrez de joindre l’expression de
mon respectueux dévouement.

« D1’ Victor Nodet,

« 21, place Bernard, à Bourg (Ain). »

En réponse à cette lettre si courtoise, l’auteur de
l’article n’ajoutera pour aujourd’hui que l’expression
de son grand désir d’élucider complètement le pro-
blème ; car c’est, précisément, ce genre même d’ins-
criptions trop belles qui nous inspire à première vue
quelque méfiance, au lieu de nous apporter une preuve
décisive, un irréfutable argument... Nous n’avons
aucun parti pris contre celle-ci ; mais il faudrait
l’examiner de très près, la comparer avec d’autres
signatures, puisque plusieurs beaux portraits de cette
époque sont signés: Mme Copia, 1792; le doreur
Fontaine, 1793 ; Mme Anthony et ses deux enfants, du
musée de Lyon,x 1796 ; mais ces deux derniers por-
traits,qui figuraient à l’exposition de 1874, ne figurent
pas à l’exposition de 1922.

Le fait qu’Edmond de Goncourt (seul auteur en
1876 du Catalogue de l’œuvre de Prud’hon, puisque son
frère Jules n’était plus depuis le 26 mai 1870) n’a pas
noté le Portrait de Saint-Just, ne condamne en rien cette
peinture: car l’auteur du Catalogue en omet bien
d’autres ; il ignore M. et Mme Revon de Franois et
maint portrait au pastel retrouvé par M. René Jean
dans son étude sur Prud’hon dans la Haute-Saône, parue
dans la Gazette en octobre 1907.

Prud’hon manifestait un juvénile enthousiasme pour
les idées républicaines et l’éloquence de l’incorrup-
tible; mais ce qu’il faudrait préciser, ce sontjses rela-
tions avec Saint-Just, dont aucun biographe n’a parlé.

D’autre part, on voit au Petit Palais un buste en
marbre de Saint-Just (1767-1794) par David d’Angers
(1788-1836): il serait intéressant de savoir à quelles
sources le statuaire a puisé ses documents posthumes
et s’il a connu l’ouvrage du peintre.

Incidemment M. le Dr Nodet parle de la « réhabi-
litation » de Prud’hon ; mais, en vérité, le maître du
sourire a-t-il jamais été condamné par la critique ou
méconnu par ses contemporains?

Raymond Bouyer

-—n-aaeg!-

PETITES EXPOSITIONS

Le palais de la Légion d’Honneur offre un naturel
asile aux maréchaux de France, à leurs reliques et à
leur gloire. Les plus anciens titulaires de la cOnnéta-
blie ou du maréchalat remontent aux premiers siècles
de la monarchie, mais nous n’avons d’eux que les
noms, parfois des sceaux ou des effigies funéraires
grâce aux recherches et aux pieux travaux de
M. le comte Louis d’Harcourt. Habillé et masqué de
fer, le chevalier du Moyen âge garde tout son mystère.
Mais si ces premiers temps se dérobent à notre curio-
sité, quels trésors, par contre, nous apportent les
siècles suivants! Tels ce casque et cette armure du
connétable Anne de Montmorency, cet autographe du
roi Henri IV au maréchal de Fervacques ; sauvegarde
du maréchal de Noailles, épées de combat ou de
parade, sabres et tromblons, bâtons fleurdelisés, déco-
rés de l’aigle impérial, ou de l’étoile, et plus pré-
cieuses encore puisqu’elles font revivre à nos yeux les
hommes eux-mêmes, les effigies nombreuses qui vont
des Clouet à Albert Besnard. Celle du Duc de Brissac,
attribuée à Corneille de Lyon, garde, malgré les
siècles, son attrait et sa vive fraîcheur, tant l’artiste sut
donner à son œuvre finesse et transparence impéris-
sables. Celle du Maréchal de Guéhriant, attribuée à
Dumonstier, est également des plus significatives et
présente un double intérêt d’art et d’histoire.

Puis viennent le Maréchal de Gontaut-Biron par Lar-
gillière, l’admirable visage, haut en couleurs, de
Vauban par Ch. Le Brun, la maquette de la statue
du Maréchal de Luxembourg par Mouchy.

Les généraux de la Révolution n’ont pas été maré-
chaux et si nous mettons en pensée leurs noms glo-
rieux sur la liste des plus grands, rien ici, ne rappelle,
suivant l’implacable logique, Hoche, Kléber, Marceau
ou l’organisateur de leurs victoires : Carnot.

Puis c’est l’Empire, riche en souvenirs de toutes
espèces: costumes, ordres, armes, bijoux, objets fami-
liers, portraits, tapisseries, sculptures, et même,
illustrant la légende napoléonienne, d’amusantes
estampes, naïves de traits et vives de couleurs. Plus
proches de nous, les maréchaux de la Restauration, de
la monarchie de Juillet et du Second Empire dont
H. Vernet fut le portraitiste favori et, enfin, les grandes
figures contemporaines, si petitement traduites, de
MM. les maréchaux Foch et Pétain.

Une telle visite ne peut que susciter le mélanco-
lique regret d’une dispersion prochaine de tant de
vestiges émouvants qui commentent et résument les
plus belles pages de notre histoire.
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