La chronique des arts et de la curiosité — 1922

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ET DE LA CURIOSITÉ

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souvenirs rapportés par M. Robert Villard (galerie
E. Druet) des pays de Basse-Bretagne : Le Croisic,
Batz, Nantes. La symphonie est en roux majeur, mais
elle sait se faire discrète et prend son unique motif
d’exaltation aux pentes des toits en tuile des maison-
nettes rustiques. A la même galerie, les œuvres de
M. Jean Vanden Eeckhoudt sont d’un curieux schéma-
tisme. Le plus qu’on en pourrait conter serait à l’usage
d’un vocabulaire succinct pour langue étrangère : la
poterie est brune, l’arbre rose ou vert, suivant la sai-
son, conique ou garni de branches, suivant l’espèce,
le ciel est bleu et les personnages comme figés dans
une morne attitude par quelque source maléfique et
pétrifiante.

— Galerie L. Dru, l’exposition des « aquarelles de
peintres », groupe d’intéressantes pages d’artistes dont
le talent fraternise spirituellement par plus d’un point.
L’ensemble en est heureux et donne au visiteur une
agréable impression d’homogénéité. L’île d’Yeu, Belle-
Isle-en-mer, Le Havre et Nantes prêtent à M. A. Fraye
leurs beaux thèmes marins qu’il traite avec fermeté,
science et vive compréhension, tandis que M. A.
Lepreux, soucieux de simplicité et d’effets décoratifs,
comprend l’aquarelle un peu à la manière des estampes
nipponnes, avec un large style, décision et sûreté.
M. Carlos Reymond joue avec bonheur des harmonies
les plus délicates ; ses gris sont d’une ravissante dou-
ceur et dénotent un œil subtil, mais sans doute con-
vient-il de se méfier quelque peu de ce métier, si
séduisant soit-il, pour tout ce qu’il révèle de trop
précisément artificiel. Celui de M. H. Mauguin s’affirme
de la façon la plus personnelle et la plus attrayante.
Qu’il traduise la fleur en son bref et vif éclat, un
paysage, normand ou méditerranéen, son pinceau
trouve partout prétexte à animation. Il y a des rapports
de tons savamment étudiés, une touche tout à la fois
effleurante et moelleuse.

— M. François Black, partisan de la taille directe,
expose, aux galeries Barbazanges, de nombreux bois,
marbres, plâtres et bronzes à la cire perdue ; parmi
toutes ces œuvres, l’une des plus agréables est peut-
être cet Éveil dont la sensibilté est fort louable. Les
toiles de M. A.-G. Warschawsky complètent cet
ensemble. Elles indiquent un goût avisé des jolis arran-
gements de paysages. Tout y est mesuré, sans aucune
emphase, comme ces beaux jours printaniers qui se
déroulent, calmes, de l’aube au soir, au long des
coteaux provençaux chers à l’artiste et dont le charme
s’enclôt surtout agréablement dans ses toiles de petit
format.

— La« Société internationa le d’aquarellistes » a inau-
guré sa treizième exposition, galerie G. Petit. Parmi
tant d’autres, se retiennent les noms de Mm" Acoquat,
qui aime tant les hortensias, de Mlle d’Attanoux, qui
s’inspire de la chanson de l’eau aux nombreuses fon-
taines d Aix-en-Provence, de M. Tony George-Roux
avec lequel nous retrouvons un Versailles romanti-
quement automnal, et de M. V. Roux-Champion, qui
n a point de thème unique et qui nous promène
aimablement de Nice aux toits rouges à Notre-Dame
de Paris en passant par le Pont-Neuf.

Ce sont là de sages voyages sans grand imprévu
et sans notable fantaisie; le souvenir s’en estompera

doucement jusqu’à l’an prochain où la quatorzième
exposition en précisera à nouveau le passager inté-
rêt.

— Au musée Galliera s’est ouverte la troisième
exposition d’art décoratif appliqué aux industries du
meuble et du métal, organisée par les anciens élèves
de l’école Boulle.

Elle ne fait que préciser des tendances qui datent
déjà de quelques lustres. L’exécution soignée et la
beauté de la matière'différencient seules ces travaux
divers de ceux présentés maintenant, plus démocrati-
quement d’ailleurs, au choix de la clientèle des maga-
sins de nouveautés. Ici nous pouvons admirer avec
confiance l’ébène d’un guéridon, le doux albâtre des
coupes lumineuses, l’honnête merisier d’un fauteuil,
le chaud acajou d’un bahut, alors que là-bas il se faut
défier du bois qui, naturellement blanc et d’essence
fort vulgaire, fut habilement teinté, ou laqué et poncé,
hypocritement. Qu’ils soient bronziers, dessinateurs,
décorateurs, ébénistes, architectes décorateurs, ci-
seleurs, ces exposants de Galliéra, s’ils n’innovent
pas, savent au moins leur métier à merveille et ne
manquent pas de conscience professionnelle.

Il faut citer le meuble de salon de M. Victor
Courtray pour sa sobriété, de M. Astruc.un lampa-
daire à Félectricité, fer forgé et soie craquelée, d’un
travail intéressant bien qu’un peu tourmenté, de
M. Lemoussu un secrétaire très étudié, de ligne sim-
ple, de bois agréable et d’agencement fort pratique ;
enfin de M. A. Piana, ciseleur, deux bouchons de
radiateur, le Canard et le Saut, d’une réelle originalité,
conçus d’une manière large, logique et spirituelle.
Un peu de cette beauté qui anime les ailes courtes et
puissantes du lourd volatile, bien que d’une autre
sorte, se retrouve encore aux cuivres de M. Linossier
incrustés et travaillés en forme de plats, coupes et
calices (galerie Hébrard) ; les coulées d’argent clair,
le travail progressif ou mordant du feu, des acides et
du martèlement font, du cuivre ainsi assoupli, une
matière infiniment plaisante, égale aux plus précieuses,
grâce au labeur et au goût parfait de l’artiste décora-
teur qui, vraisemblablement, sait, mieux que bien
d’autres, combien « l’art est long ». Près de ces
belles pièces, les ivoires sculptés de M. Moryce Lyps-
chytz ne perdent rien de leur grâce ingénieusement
archaïque.

Encore à la galerie Hébrard, 42 masques et esquisses
de Charles-René de Saint-Marceaux (1845-1915),
œuvres délicates, rares et émues, rendent plus sensible
la disparition de ce charmant statuaire. Les masques
surtout sont, animés d’une vie intérieure qui ravit:
tel celui de sa Béguine, dont le visage candide a de si
doux et si suaves modelés, celui de cette Danseuse
arabe intense et secret, celui de Mma de Saint-Marceaux
si tendre et si fin sous sa coiffure à bandeaux, tels
aussi ceux de sa Communiante extasiée, ou de l'Asie,
mystérieux,'ou de la Javanaise, hiératique et impéné-
trable, tous deux • si parfaitement symboliques et
significatifs. Deux bustes, ceux de Renan et de Forain,
témoignent encore de ce subtil asservissement de la
matière à l’intelligence, par des doigts soucieux d’un
art probe et durable.

René-Claude Catroux
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