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L' art: revue hebdomadaire illustrée — 15.1889 (Teil 1)

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https://doi.org/10.11588/diglit.25867#0182

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ELLE A TROIS CENTS MÈTRES!!!

onc elle a les trois cents mètres
promis, conclusion triomphale
d’un théorème vertigineux. Trois
cents mètres, c’est beaucoup si l’on
songe à la pyramide d’un Pharaon,
au palais des Césars, à la pagode
d’un Bouddha, à quelque flèche
aérienne, à quelque cathédrale
éclairée du sourire d’une Vierge et
toute pleine de la majesté d’un Dieu; c’est bien peu de
chose, au contraire, si la pensée se rappelle et mesure,
non pas le Caucase ou l’Himalaya, non pas les pics nei-
geux, les dents de pierre, dont se hérissent les Alpes ou
les Pyrénées, l’Etna toujours grondant, les Cordillères
toujours fumantes, mais seulement les humbles vassales
des cimes souveraines, les dernières, les tard-venues, les
oubliées, les innommées entre ces montagnes fameuses,
et qui cependant, sur la croûte du globe terrestre, sont
moins qu’une bosselure sur une orange ou qu’une ride
sur une pomme desséchée. La Tour n’est grande que de
notre petitesse et de notre humilité. Pour la fourmi qui
l’élève, pour les termites qui la maçonnent, la fourmilière
est plus grande encore.

enez, s’écrièrent les hommes à peine
échappés du déluge, et peu confiants
aux promesses de la parole divine,
venez! faisons-nous une ville et
une tour qui soit élevée jusqu’au
ciel, et rendons notre nom célèbre
avant que nous nous dispersions par
toute la terre ! » Et Dieu, qui d’un
pied dédaigneux aurait pu rendre à
la poussière du désert cet amoncellement de bitume et de
briques, voulut laisser à la brise qui passe, à la patte du
chacal, à la griffe du vautour, le soin d’émietter cet orgueil
et cette folie, de confondre cette vanité. Il châtia cependant,
nous dit-on, ces hommes à peine échappés aux orages de
sa colère, il embrouilla le langage qu’ils balbutiaient, il les
lit étrangers les uns pour les autres, il les dispersa, troupeau
affolé, aux routes incertaines du monde, il les envoya,
dans la haine et les fureurs d’une fraternité bientôt désap-
prise, à la conquête de la terre ; puis, les nuées qu’il
amasse se ridèrent comme dans un immense éclat de rire,
et l’Eternel rentra dans son repos. Aussi est-ce bien dans
les magnificences et la menteuse fraternité d’une Exposi-
tion universelle que devait naître et grandir la Tour Eiffel.

Elle a poussé, grandi, elle s’est allongée encore, elle
s’allonge toujours. Ce n’est pas fini, et pourquoi cela fini-
rait-il jamais ? Ce rêve insensé ne redoute ni le remords
d’une conscience coupable, ni le rappel de la raison, ni
l’anathème d’une esthétique méconnue. Le fer monte,
s’accroche, se boulonne, réseau qui se tend ainsi qu’un
filet dans le ciel, toile que d’invisibles araignées ne se
lassent de tisser, comme si elles voulaient prendre les
hirondelles au passage. Quelque temps on a vu quatre
énormes bras de fer penchés les uns sur les autres, se
chercher, se défier et, dans leur inclinaison menaçante,
inquiéter les gens d’un équilibre qui semblait irrationnel.
Le regard du vulgaire ignore les mathématiques et les lois
d’une statique nouvelle. Enfin ces bras se sont rejoints,
et cela est devenu un squelette qui s’en va là-haut, tout

là-haut, loin, bien loin, découpant ses lamentables mai-
greurs et son ossature macabre. Chez les Romains, les
derniers disciples d’Epicure plaçaient dans la salle du
festin quelque squelette décharné, et quelquefois même
ils suspendaient aux osselets de la main un vase à boire.

« Souviens-toi que la vie est courte ! mange ! bois ! dévore
ces jours si rapides! » semblait dire de ses orbites béantes,
de sa mâchoire ébréchée, la Mort reine de l’orgie ! La
Tour Eiffel serait-elle le squelette avertisseur? Elle doit
porter, en effet, cafés et restaurants. A-t-elle grandi de la
sorte, au delà de toute raison et de toute vraisemblance,
pour que dans la vie joyeuse du grand Paris elle jetât
sans cesse et du plus haut qu’il est possible, à tout venant,
à tout vivant, cet appel sinistre et cette suprême raillerie ?
Nous dit-elle de vivre en liesse, de bien boire et de nous
réjouir? ce n’est pas même cela, elle ne dit rien, car elle
n’a rien à dire qui mérite d’être écouté.

n monument digne de ce beau nom
est un être vivant, c’est un corps,
c’est une âme. Il emprunte aux
hommes qui l’ont dressé leurs rêves,
leurs espérances, leurs joies, leurs
regrets, leurs souffrances mêmes ; il
vit de leur vie, il la prolonge au
cours des siècles, il leur promet et
leur assure l’immortalité de quelques
lendemains, il raconte le passé à l’avenir, il est un confi-
dent, un ami fidèle, il parle au nom de ceux qui ne sont
plus. Combien de rois ne régnent dans l’histoire que sur
le témoignage d’une pierre sauvée de la ruine, combien de
dieux ne gardent, sous l’immensité du ciel qui les a pros-
crits, qu’un marbre, où le temps et la haine des dieux
vainqueurs ont oublié d’effacer leur nom? Que de reli-
gions, que de fois méconnues n’ont plus de croyants
qu’un temple couché dans les hautes herbes?

Un monument est un corps dans les matériaux qui le
composent, dans les dehors qu’il étale, comme il est une
âme dans la pensée qui l’a conçu. Que la piété jalouse et
l’orgueil formidable d’un roi l’aient assis aux limites d’un
désert, que la vieille Egypte ait voulu égaler la majesté
morte du marbre à la majesté vivante, trônante, écrasante
et presque divine qu’il fut autrefois, ce n’est pas une
œuvre vaine et folle, car, durant plus de cinquante siècles,
la pyramide a sauvé de l’outrage et de la profanation la
royale momie ; peut-être garde-t-elle encore, dans quelque
inaccessible cachette, un peu de la poussière qui fut un
Pharaon. Les fameuses merveilles du monde étaient un
temple à Éphèse, un dieu à Olympie, un tombeau à Hali-
carnasse, un dieu encore à Rhodes, un palais à Babylone,
un phare, signal et refuge appelé du voyageur, à Alexan-
drie. Les cathédrales, rêves de pierre qu’enfantait la pensée
croyante du Moyen-Age chrétien, les nefs aux faisceaux
de colonnettes hardies, les verrières scintillantes qui
emportent dans l’ombre des voûtes lointaines la glorieuse
apothéose des saints et des martyrs, les rosaces qui
tamisent à travers le réseau de leurs joyeuses couleurs la
lumière du ciel, et, semble-t-il, le regard d’un Dieu clé-
ment, tous ces temples qui à leur tour sont des merveilles,
dans leur immensité hospitalière, dans leurs rayonne-
ments subits et leurs mystérieuses ténèbres, dans leurs
chapelles discrètes groupées derrière le chœur ainsi que
 
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