L' art: revue hebdomadaire illustrée — 15.1889 (Teil 1)

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L’ART.

grand éditeur de musique, il en eut deux filles. Il mourut
le 8 février 1849.

A la mort d'Habeneck, le bâton de commandement fut
décerné à Girard, qui le garda jusqu’en 1860; puis,
Tilmant (aîné) le posséda quatre ans. Il fut remplacé, en
1864, par Georges Hainl, qui mourut en 1872; ses suc-
cesseurs ont été d’abord Deldeve4, et, en 1885, Garcin,
chef d’orchestre actuel de la Société des concerts.

Maintenant que nous avons rapidement passé en revue
les commencements de la Société, pris au point de vue
biographique, il serait (intéressant de connaître de plus
près le public, qui, par son assiduité et son amour de Part,
permit à cette Société de se développer et de devenir une
association de musiciens pendant longtemps unique en
son genre, donnant le ton au goût musical, maîtresse
absolue de l’avenir de la mu-
sique en France.

Aussitôt la Société des
concerts formée, elle fut pa-
tronnée avec empressement
par le très petit noyau d'ama-
teurs de vraie musique alors
existant à Paris, principale-
ment au faubourg Saint-Ger-
main.

Ces amateurs, quelques
centaines au plus, gens de
goût délicat, véritables Mé-
cènes, se groupèrent avec
enthousiasme autour du ber-
ceau de cet enfant nouveau-
né dont ils se considérèrent
tous un peu comme les par-
rains.

C’est de cette époque que
date « l’abonné du Conserva-
toire », type spécial, ayant eu
le tort de ne pas être remar-
qué et décrit par un Balzac.

Enthousiaste, rétrograde,
adorablement sensible, grin-
cheux, infatué, autoritaire,
élevant la voix à tort et à tra-
vers, soutenant des opinions
surannées, quitte à les chan-
ger vingt-cinq ans après tout
le monde, tel il fut dès le
principe et tel nous en con-
naissons encore de rares
échantillons.

Le spécimen absolu de
l’abonné tend, en effet, à dis-
paraître de plus en plus; la formation des nouveaux
concerts a fortement ébranlé les convictions sincères,
quoique arriérées, des anciens amateurs qui s’étaient créé
une religion spéciale, dont la salle du Conservatoire était
l’unique chapelle.

Les yeux éblouis par les rayons du soleil levant,
Beethoven, ils refusèrent de les tourner ailleurs. Ils
créèrent la Société dans le but unique et louable de faire
connaître les œuvres du nouveau dieu, l’encadrèrent d’un
certain nombre de chefs-d’œuvre de ses prédécesseurs,
Haydn et Mozart, et fermèrent la porte aux compositeurs
plus récents.

Pourtant, Beethoven lui-même eut en principe des
détracteurs et fut sujet à des critiques violentes; même
admiré, on le craignait, on l’appelait le sublime « oseur »;
on lui reprochait certaines audaces (ou qui paraissaient

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telles); les deux quintes consécutives de la Symphonie
pastorale furent pendant longtemps le thème favori des
luttes et des discussions entre musiciens.

Etait-ce une faute d’écriture, ou un effet voulu par
l’auteur ?

Habeneck dut en quelque sorte forcer le goût du
public, il lui fallut sa supériorité incontestée de musicien
et la sympathie générale causée par sa bonhomie doublée
d’une énergie à toute épreuve, pour faire admettre cer-
taines œuvres du maître, vis-à-vis desquelles l’abonné se
montrait absolument rébarbatif. Tel fragment de sym-
phonie était - il peu compris et par conséquent mal ac-
cueilli? Il ne se gênait pas pour le faire recommencer
séance tenante. Il est vrai que ces premiers concerts ne
se passaient pas alors avec le décorum et la gravité que

l’on y apporte aujourd’hui.
Habeneck dirigeait d’après la
partie du premier violon au-
quel il tournait les pages, il
prenait fréquemment la pa-
role, et ne se gênait pas pour
traiter son auditoire d’une
façon assez cavalière. En re-
vanche, celui-ci avait l’habi-
tude de témoigner hautement
de son approbation ou de son
mécontentement.

L’abonné se croyait donc
un être incontestablement
supérieur. Ces concerts étant
les seuls ou à peu près de
l’époque, il était seul à don-
ner son opinion, et, par con-
séquent, celle-ci étant indis-
cutée, il restait persuadé de
son infaillibilité.

Lorsque, plus tard, le
goût de la musique pénétra
plus avant dans la société, il
fut tout surpris d’abord et
froissé ensuite de constater
qu’il existait, de parle monde,
une autre opinion que la
sienne. Alors, il devint acerbe,
tranchant ; fort de son ancien-
neté, il traita de fou quiconque
n’était pas de son avis. Plus
le goût commençait à se
moderniser, plus il s’ancrait
dans ses idées premières, sans
même essayer de regarder au
delà de son horizon. Il devint
si plein de son importance que l’on eut parfois de la dif-
ficulté à lui faire reconnaître qu’il avait pris des vessies
pour des lanternes, même en lui mettant ses vessies sous
les yeux. Castil-Blaze, le féroce correcteur (!) des maîtres,
ne s’imagina-t-il pas un jour d’adapter une sorte de coda
au Chœur des Chasseurs d’Euryanthe. Pendant de longues
années le chœur fut chanté, agrémenté de cet appendice.
Un chef d’orchestre, outré de ce crime de lèse-musique,
amputa ce vilain fragment; mais, à l’exécution suivante,
le chœur tomba à plat, et l’abonné protesta hautement; il
ne voulut plus le réentendre de longtemps.

Lorsque Mendelssohn fut devenu une réputation uni-
versellement consacrée, le comité de la Société crut bien
faire en accueillant à bras ouverts le jeune maître alle-
mand auquel l’art moderne doit ses plus belles sympho-
nies, le Songe d’une nuit d’été ; des ouvertures admirables,


Coin de loge au Conservatoire.
Dessin de Mantelet-Goguet.
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