La chronique des arts et de la curiosité — 1922

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ET DE LA CURIOSITÉ

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de Paris et de Londres : elle fut créée dès 1894 sur
l’initiative de M. Bode. Mais, comme elle ne reçut
l’investiture officielle et la personnalité civile que le
16 juin 1897, son jubilé se trouve coïncider avec
celui des Amis du Louvre. .

On croit généralement que le Kaiser Friedrich
Museumsverein est constitué sur le même type que la
Société des Amis du Louvre. En réalité, si son objet
est identique, ses statuts sont très différents. Tandis
que la Société française s’efforce de recruter le plus
grand nombre possible d’adhérents auxquels elle ne
demande qu’une cotisation minime, la Société alle-
mande, craignant de ne rencontrer qu'un faible écho
dans la masse de la population berlinoise dont l’intérêt
pour l’art est peu éveillé, a préféré former un groupe-
ment restreint de quelques mécènes recrutés dans
l’aristocratie de la finance ou de l’industrie qui s’en-
gagent à verser chacun une cotisation annuelle de
500 marks : ainsi la Société du Musée de l’Empereur
Frédéric est une petite chapelle beaucoup plus fermée
que notre Société des Amis du Louvre, laquelle fait
appel à tous les concours, même les plus modestes et a,
comme il convient à nos institutions et à nos mœurs,
un caractère infiniment plus démocratique.

La seconde différence, c’est que tandis que la
Société présidée par M. Kœchlin est une auxiliaire
dévouée, mais indépendante de nos Musées nationaux,
la Société fondée par M. Bode est entièrement dans la
main du directeur des Musées berlinois. Composée en
majeure partie de collectionneurs novices, peu confiants
dans leurs propres lumières, elle s’engage à ne faire
d’acquisitions que sur la proposition du directeur du
Musée ou tout au moins d’accord avec lui. Elle s’abs-
tient donc, en somme, de toute initiative. Cette disci-
pline aveugle, si contraire au tempérament français,
est encore un des traits distinctifs du caractère prussien.
— Enfin il est à noterque les acquisitions de la Société
berlinoise restent sa propriété et ne sont affectées au
Musée qu’à titre de prêt.

Le petit catalogue illustré publié à l’occasion de cet
anniversaire permet de récapituler les résultats obte-
nus. Le Kaiser Friedrich Museumsverein a contribué à
l’enrichissement des collections berlinoises de deux
façons : soit par des avances d’argent faites en temps
opportun à la caisse des Musées, soit par voie d’ac-
quisitions directes. C’est grâce à sa participation que
le Musée a pu acquérir notamment le célèbre Portrait
d'Etienne Chevalier par Jean Fouquet, lin charmant
portrait de femme de Roger de La Pasture, les deux
admirables retables d'Hugo Van der Goes qui com-
pensent presque la rétrocession faite à la Belgique, en
vertu du traité de Versailles, des volets du polyptyque
de Gand.

Parmi lesœuvresacquises directement par la Société,
nous nous bornerons à rappeler VAdoration des Bergers
attribuée à Schongauer, des portraits de BaldungGrien
et de Durer, un Vieillard de Memling qui fait pendant
à la Vieille femme du Louvre, une grande Annonciation
du Tintoret, trois vues de Venise de Guardi, enfin et
surtout l'Homme au cascjiie d’or de Rembrandt.

Le département de la sculpture a été doté de plu-
sieurs retables souabes, de bas-reliefs de Donatello et
des délia Robbia, d’une magnifique série de bronzes

italiens de la Renaissance provenant de la collection
von Beckerath.

PJnfin la Société a provoqué indirectement des dons
importants, tels que les deux précieuses collections
d’art de la Renaissance italienne et d’art allemand
ancien formées par Janies Simon, les collections d’art
islamique de Fr. Sarre, d’art d’Extrême-Orient de
Meyer-Grosse. M. Bode, qui a donné lui-même au
Musée sa collection de tapis persans, évalue l’en-
semble de ces libéralités à une somme de 20 millions
de marks-or.

La crise financière sans précédent que traverse
l’Allemagne vaincue paralyse momentanément ces
efforts en même temps qu’elle arrête la construction
des nouveaux Musées qui devaient déblayer le Musée,
déjà engorgé, de l’Empereur Frédéric.

Louis Réau

CORRESPONDANCE DE HOLLANDE

Collectionneurs et Musées

M. Bredius, avant d’aller se fixer à Monte-Carlo,
a vendu à la ville de La Haye le bel hôtel ancien
qu’il habitait, en y laissant à titre de prêt ses
collections d’objets d’art et de tableaux anciens des
écoles hollandaise et flamande, non compris ceux
qui se trouvent déjà au Mauritshuis. Cette maison,
arrangée en musée, vient d’être ouverte au public.
M. Bredius a fait connaître l’intention d’assurer à
la ville la possession permanente de ces collections
précieuses ; déjà il lui a fait don de son beau Satyrechez
le paysan de Steen. Espérons que le titre de possession,
dont jouit actuellement La Haye, restera longtemps
encore celui de prêt et que l’activité inlassable de
l’éminent savantnous procurera encore maintes données
inédites sur la vie des artistes hollandais du xvne
siècle. La collection contient, à côté de nombreux
tableaux d’une importance plutôt documentaire, bon
nombre d’œuvres de haute valeurartistique, notamment
un paysage fantastique de Seghers(la dernière acquisi-
tion du collectionneur), un très beau paysage deCuyp,
une petite Tête du Christ et l’esquisse d’une Erection de
la Croix ( 1 ) de Rembrandt, un Portrait de vieille dame de
De Keyser, une Jeune femme de Drost, 1 ’ Artiste visitant
la famille Qiiesliers d’Adrien Van Ostade, une Nature
morte dans une cuisine de Teniers le Jeune, un magni-
fique Paysage d’hiver de Van der Neer, plusieurs Steen,
des dessins de Rembrandt et de Breughel le Vieux.

Une partie de la collection de feu M. Victor de
Stuers a été prêtée au Mauritshuis. Ce sont toutes
œuvres de maîtres connus, mais plusieurs d’entre elles
se trouvent, hélas, dans un état de conservation lamen-
table, qui ne nous permet guère d’en goûter les qua-
lités. Un'curieux spécimen d’un type rare de maître
est la grande Kermesse de Ryswick de Steen ; la peinture
du ciel large et ouvert est attribuée par certains
critiques au beau-père de Steen, Jan Van Goyen. Une
autre œuvre d’un intérêt particulier est une petite Tête
d'homme barbu, étiquetée « manière de Rembrandt »,
mais dont l’attribution à C. Fabritius est très tentante.

(1) Gazette des Beaux-Arts, 1921, t. I, p. 216.
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