Cahier, Charles; Martin, Arthur
Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (Band 3,4): Nouveaux mélanges ... sur l'moyen âge. Bibliothèques — Paris, 1877

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ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE.

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placés sous les yeux du lecteur, et qui l'ont mis d'avance en pleine lumière, est la popularité
de ce genre de composition chez les chrétiens espagnols de la seconde période du haut
moyen âge; popularité telle qu'à certains moments et dans certaines provinces, le rhythme
et la rime ont régné sans partage'.
Cette similitude de composition littéraire, entre les écrivains espagnols de la première et
de la seconde période du haut moyen âge, est plus frappante encore peut-être dans les
œuvres historiques. Tous les chroniqueurs hispano-latins postérieurs à la conquête arabe,
ceux du midi vivant au milieu des musulmans, ceux du nord, heureux et libres sous des
rois chrétiens, semblent s'être donné le mot pour se choisir, parmi les chroniqueurs de
l'Espagne gothique, un guide dont ils suivent les traces et reproduisent de leur mieux
toutes les allures. Isidore de Beja, le plus ancien de tous, s'attache à Jean de Valclara. Il
emprunte au vieil historiographe wisigoth le théâtre sur lequel s'accomplirent, au v" et au
vf siècle, les événements dont Jean nous a laissé le récit, et s'y renferme scrupuleusement.
L'Orient, l'Afrique maritime, l'Espagne et le midi de la Gaule, tel est de part et d'autre le
lieu de la scène. Si quelques-uns des personnages qui s'y meuvent ne sont plus les mô-
mes, leurs entrées et leurs sorties sont réglées par Isidore de la même façon que par son
modèle. Enfin , à l'exemple de Jean de Valclara, ce même Isidore mêle, en guise d'épi-
sodes, au récit des événements politiques, militaires ou religieux d'intérêt général, de
courtes notices biographiques sur les prélats et les simples prêtres, dont la vertu ou la
science ont jeté le plus d'éclat et fait le plus d'honneur à son pays et à l'Église. Le
chroniqueur espagnol de la tin du vnf siècle ou des premières années du ix°, dont Euloge

1. Chez les Mozarabes Andalous du ix° siècle, la poésie
-métrique était complètement délaissée, et ses règles tom-
bées en oubli. Saint Euloge les étudia pendant sa première
captivité, les apprit aux autres, et rétablit le mètre dans
ses anciens droits. Jusque-là, ses compatriotes et lui-même
s'étaient contentés pour leurs essais poétiques du rhythme,
agrémenté sans aucun doute de la rime. « Puériles conten-
tiones, dit Alvaro l'ami et l'historien d'Euloge,quibus divi-
debamur, non odiose, sed delectabiliter, epistolatim in in-
vicem egimus, et rhythmicis versibus nos laudibus mulce-
bamus... Ibi [in carccre], metricos, quos adhucnesciebant
sapientes Hispaniæ, pcdes perfectissimc docuit, nobisque
post egressionem suam ostendit o (g. ÆtdopM MC, c. t, n. 2[;
c. n, n. 4). — Il y a déjà près de quarante ans que, dans
son grand ouvrage sur les Vt'bYtMæ de Bourses, le P. Cahier
signalait l'usage fréquent du stylo quasi-rhythmé, mais
bien rimé, chez quelques écrivains ecclésiastiques de l'Oc-
cident chrétien, au moyen âge. Plus tard, MM. Dozy et
Amador de Los Rios l'ont constaté chez les auteurs espa-
gnols de la même époque. Le premier de ces deux histo-
riens s'est même très-heureusement servi de cette décou-
verte, pour retrouver la vraie leçon de quelques passages
d'anciens chroniqueurs hispano-latins, défigurés par les
corrections grammaticales d'éditeurs modernes trop enti-
chés de syntaxe classique [RecAereAes, I, p. 6, 14). Si dans
un travail de ce genre on tient compte non-seulement de
la rime, mais aussi du rhythme, qui n'estjamais assez incer-
tain pour cesserd'être sensible, on arrive souventàune resti-
tution plus complète des anciens textes. Telle glose, que la
rime seule no permettrait pas de saisir, est trahie et livrée
par le rhythme. A ce double moyen de contrôle s'en joint
d'ordinaire un troisième, tiré de l'interruption maladroite

du récit original par l'interpolation qu'on lui a fait subir.
C'est ainsi que, dans la chronique d'Albelda (n. 67, al. 180),
le rhythme et la rime suffiraient seuls pour exclure du
texte l'addition relative à l'éducation musulmane d'Or-
doiïo 11 ; tandis que le recours au dernier des moyens in-
diqués plus haut est nécessaire pour reconnaître l'origine
étrangère de l'interpolation, plus insoutenable encore, qu'on
s'est permise dans le passage suivant de la meme chronique
(n. HO, al. 168) :
« Primus in Asturias
Pelagius régnât in Canicas,
Annis novemdecim. Iste,
A Vitizane rege
De Toleto expulsus,
Asturias ingressus.
Et, postquam a Sarracenis Spania occupata est, [iste] pri-
Contra eos sumpsit rebeliium (Éd. reAeHfoweM) ; [mum
lu Asturias [régnante Joseph in Cordoba]
Et in Gegione civitate, Sarracenorum jussa,
Super Astures, procurante Munnuza. "
Le rhythme et la rime acceptent sans difficulté l'interpo-
lation du neuvième vers; le contexte au contraire exige
qu'on la rejette et qu'on lise :
y In Asturias et in Gcgiouc civitate, Sarracenorum jussa,etc.A
L'auteur, en effet, n'a pu raisonnablement, entre le nom
de la province gouvernée par Munnuza et celui de la ville
où ce chef Rerber résidait, jeter la mention absolument
inopportune de l'émir Joseph et de Cordoue sa capitale.
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