Cahier, Charles; Martin, Arthur
Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (Band 3,4): Nouveaux mélanges ... sur l'moyen âge. Bibliothèques — Paris, 1877

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ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE.

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chrétiens ? On peut se lier à leur parole. Ges conquêtes sont de vraies conquêtes, dont la
réalité démontrée tôt ou tard par d'irrécusables témoig-nag-es finit toujours par triompher
des doutes et des nég-ations qu'on lui oppose*. A plus forte raison, aucun d'eux ne s'avise-
t-il, à l'exemple de certains historiens arabes, de biffer d'un trait de plume un siècle entier
des annales qu'il s'est chargé d'écrire, pour éviter à son amour-propre l'ennui de raconter
les humiliations de sa patrie**. Jamais aussi on ne les surprend, ce qui reviendrait presque
au même, étranglant entre deux lig-nes le narré d'une époque néfaste, tandis qu'aux jours
prospères, leur enthousiasme déborde et couvre de nombreuses pag'es
11 est sans doute fâcheux que ces chroniqueurs soient si concis dans leurs narrations ;
que, s'inquiétant peu ou point du désappointement infligé à notre curiosité par leur laco-
nisme systématique, mais uniquement préoccupés de serrer de près leurs modèles des âges
précédents, ils n'aient donné place dans le récit de chaque époque ou de chaque règne
qu'aux principaux événements, rejetant ces détails intimes dont nous sommes aujourd'hui si
friands, et les faits secondaires que nous serions heureux de connaître, et qui n'étaient pour
eux que d'un mince intérêt*; bref, qu'ils aient tracé un simple croquis au lieu du tableau
que semblait exiger la grandeur du sujet choisi**. Mais prenons g-arde que ce regret de ne
pas trouver chez eux tout ce que nous y cherchons, ne nous rende injustes, en nous faisant
méconnaître la valeur de ce qu'ils nous donnent. Car ce qu'ils nous donnent n'est rien moins
que l'histoire vraie, quoique trop sommaire, de la renaissance d'un grand peuple, de sa
lutte séculaire, d'abord pour l'existence, puis pour le triomphe final, que ces chroniqueurs
n'ont pas eu le bonheur de contempler; mais qu'ils ont pressenti, et dont les derniers
d'entre eux ont vu se lever l'aube radieuse à leur horizon. Oui, cette histoire, étudiée dans
les conditions voulues, c'est-à-dire, pour chaque siècle, dans ceux de nos historiographes
qui ont vu de plus près se dérouler la série d'événements dont ce siècle a été le théâtre,
cette histoire est vraie dans son ensemble et dans la plupart de ses détails. Je ne sache pas,

H se tait complètement sur la défaite d'Abdalmélic par Pe-
lage; peut-être parce que, dans les anciennes traditions,
que ce prince avait si soigneusement recueillies (Æp. ud Se-
AasL, supr. cit.), la première et la dernière victoire de Pe-
lage s'étaient fondues en un seul et éclatant triomphe, celui
de Covadonga. Ceci expliquerait pourquoi ce dernier com-
bat prend, sous la plume d'Alphonse, plus d'importance
qu'il ne paraît en avoir eu en réalité.
t. La conquête et la colonisation chrétienne du Portugal
jusqu'au Mondego par Alphonse le Grand et ses succes-
seurs, affirmée par la chronique d'Albelda, a été mise hors
de doute, comme je l'ai fait observer ailleurs, par la publi-
cation de nombreuses chartes renfermées dans un des vo-
lumes des HoMMMMMfa PorfMyaMz'æ.
2. lbu-Khaldoun, dans le chapitre de son Histoire uni-
verselle qu'il a consacré aux rois chrétiens d'Espagne,
passe absolument sous silence les trois règnes glorieux d'Or-
dono I, d'Alphonse Ht et d'Ordono It (Cf. Dozy, RecAercAes, I,
p. 104), ne dit qu'un mot de Ramire 11; mais accorde une
page entière aux règnes insignifiants de Sancho ttt (al. fl)
et d'Ordono el Malo, et cinq ou six aux règnes désastreux
de Ramire 111 et de Bermude H (JMd., p. 104-106).
3. Dans cette même histoire des rois chrétiens d'ibn-
Kbaldoun, où Ramire 111 et Bermude 11 occupent une place
d'honneur (Dozy, z'Md., p. 106-110), parce qu'ils furent
toujours battus par Almanzor; le grand saint Ferdinand 111
est expédié, lui et son régne de conquêtes, en ces deux ii-

gnescaractéristiques : « Alphonse eut pour successeur son
fils Ferrando surnommé le Louche, qui enleva Cordoue et
Séville aux Musulmans B (ld., :M&, p. 117). On ne pou-
vait, il faut l'avouer, s'en tirer à moins de frais.
4. A leurs yeux les razzias ou même les ceiphas annuel-
les et bisannuelles, sur lesquelles l'habitude les avait bla-
sés, tombent au rang de ces faits secondaires dont ils ne
parlent que par exception. Mais, ici encore, ils ne se dépar-
tent jamais de leur impartialité. Si, par exemple, ils se tai-
sent sur l'occupation momentanée d'Oviédo par les Musul-
mans à une époque où cette ville sortait à peine de ses
langes, ils se taisent également, et sur la déroute finale
des envahisseurs, et sur l'expédition triomphante qu'Al-
phonse le Chaste poussa peu après jusqu'à Lisbonne, qu'il
prit et pilla. On comprend très-bien aussi qu'ils n'aient pas
songé à nous renseigner sur tel défaut naturel ou telle
infirmité des rois dont ils resserraient les glorieux faits
d'armes en quelques lignes : De WMHM7M.s' wow curât præfor.
Qu'importe après tout à l'histoire que tel roi ait été louche,
ou que tel autre soit tombé du haut-mal ?
3. Ceci ne s'applique pas à tous nos chroniqueurs indis-
tinctement. Isidore de Béja, dans sa description des mal-
heurs de l'Espagne aux jours de la conquête, ou de la ba-
taille de Poitiers, ainsi que dans le récit des aventures de
Munnuza et de sa femme; le moine de Silos, dans la notice
consacrée à Ferdinand I, se donnent l'un et l'autre plus
large carrière.
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