Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 25.1868

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

calme, sans froideur calculée, indiquent le parti pris dans l’invention,
faculté assez rare aujourd’hui et dont notre Corot continue vaillamment
à nous donner l’exemple. Devant ses deux paysages, le Matin et le Soir,
il est impossible de ne point être frappé de l’énergie qu’ajoutent à l’im-
pression produite par la lumière le choix et l’agencement des formes dans
la composition ; composition où l’effort ne se fait pas sentir, et que, super-
ficiellement , on pourrait juger comme portant les traces d’une hâtive
négligence matérielle. Point de détail de feuilles à reconnaître aux
arbres, c’est vrai : mais quelle propriété d’essences diverses et si bien
d’accord avec l’unité d’impression que le maître a poursuivie! Ici, c’est
le matin : plusieurs arbres se dégagent de la brume, l’indécision de
l’heure concorde aussi avec les silhouettes de ces légères masses de feuil-
lages, jetées comme au hasard, sans subordination écrite. L’accord est
ailleurs ; il est donné par la lumière qui pénètre graduellement dans la
brume et met des plans échelonnés, nuancés, et de l’ordre là où la forme
n’indiquerait rien de précis. C’est un moment d’attente, et l’on sent que
l’éclat lumineux va grandir d’un instant à l’autre.

Dans le Soir, c’est le calme. La lumière est limpide, une, majes-
tueuse. Trois choses seulement : un arbre immense, l'eau du lac qui dort,
le coteau qui fuit et se perd à l’horizon. Mais, au ciel, une faible traî-
née de nuages à reflet d’or pâle qui montent et s’arrondissent. Continuée
par la pensée, cette ligne fait partie d’un cercle qui, prolongé, dépasse-
rait dix fois le cadre. Cette indication, matériellement petite, fait pres-
sentir la grandeur d’un ciel immense. Tout dans cet accord est plus grand
que la réalité, et ce qui s’en dégage est plus grand encore : c’est la
beauté.

Dans ce que nous rencontrons ici de notre sculpture moderne, trou-
verons-nous une recherche constante de ce qui fait sa raison d’être :
rencontrerons-nous la beauté? Non; le caractère quelquefois, le goût très-
souvent, la grandeur jamais. Comme expression, le jeune martyr Ter-
cisius, de M. Falguières, est incontestablement très-remarquable; c'est
un épisode où la grâce se mêle à la douleur, assez peut-être pour don-
ner un intérêt puissant à cette charmante figure, en dehors des circon-
stances où sa jeunesse se brise, où s’exhale son âme. Cette sculpture, par
son caractère humain avant tout et par l’unité dans laquelle M. Falguières
l’a conçue, dépasse le cercle étroit d’une légende locale et peut être
rangée parmi les œuvres qui durent.

J. GRA.NGEDOR.
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