Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 25.1868

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GAZETTE UES BEAUX-ARTS.

gouement. Les peintres néerlandais s’établirent dans la Péninsule qu’ils
visitaient d’abord ; ils prolongèrent insensiblement leur résidence et
devinrent presque honteux de leur origine. Un certain nombre d’entre
eux oublièrent même tout à fait leur patrie, comme le célèbre Denis
Calvaert.

Né à Anvers en J5A5, il était âgé de vingt ans lorsqu’il prit la route
du Sud. Pendant qu’il visitait Bologne, son intéressante conversation et
ses talents de musicien charmèrent une illustre famille de l’endroit, les
Bolognini. Ces riches protecteurs des arts lui offrirent la table et le loge-
ment pour le fixer près d’eux. Il put dès lors travailler sans inquiétude,
laisser son génie grandir sans contrainte, comme un enfant heureux et
libre. Son adresse se développa de jour en jour, et son nom finit par être
connu dans toute l’Italie. Quoiqu’il fût d’un caractère impétueux et
rudoyât ses élèves, qui sortaient quelquefois ensanglantés de ses mains,
la jeunesse se pressa aux portes de son atelier. Il forma entre autres dis-
ciples l’Albane, Dominiquin et le Guide, frayant la route où s’avancèrent
bientôt après les Carrache. A sa mort, survenue en 1619, une multitude
de peintres distingués escortèrent sa dépouille, les poètes du lieu célé-
brèrent son mérite dans des stances funèbres. Il avait adopté complè-
tement la manière italienne, de sorte que la Belgique peut revendiquer
sa gloire, mais non lui assigner une place parmi les artistes néerlan-
dais. L’historien doit le traiter comme un enfant prodigue qui n’est
jamais revenu sous le toit paternel1. L’homme dont nous allons nous
occuper se montra moins docile en face du génie méridional.

Dans une des rues commerçantes d’Anvers tenait boutique, au
xvie siècle, un brave et digne homme appelé Joachim Spranger. Il ne

1. Voyez sur Denis Calvaert une brochure très-bien faite, par l’abbé De Haerne
(Gand, 1847). — Parmi les peintres flamands qui abandonnèrent pour toujours leur
patrie et se naturalisèrent au delà des Alpes, un des plus célèbres fut Jean van der
Straeten (en latin Stradanus), appelé Strada et Stradano par les Italiens, Stradan par
les Français. Né à Bruges en 1586, après avoir étudié tout jeune sous les yeux de son
père, continué son éducation et même débuté comme peintre à Anvers, il prit la route
de l’Italie, passa quelque temps en France, puis arriva sur le sol où il devait perdre son
caractère indigène. S’étant lié à Rome avec Francesco de Salviati, peintre florentin, il
adopta entièrement sa manière. Vasari l’employa beaucoup dans ses immenses travaux.
Les princes lui demandèrent souvent des cartons de tapisseries. Son pinceau rapide
ornait en quelques mois plusieurs salles. Il exécuta d’un seul coup, dans les apparte-
ments de Cosme de Médicis, cent dix-huit tableaux retraçant des épisodes de chasse
et de pêche, lesquels ont été gravés. Jean van der Straeten mourut à Florence, le 3 no-
vembre 1605. La Belgique peut se faire honneur de lui avoir donné le jour, mais il no
doit point figurer dans l’histoire de l’art national, puisqu’il avait dépaysé son imagina-
tion et donné à son style une physionomie étrangère.
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