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L' art: revue hebdomadaire illustrée — 13.1887 (Teil 1)

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https://doi.org/10.11588/diglit.25558#0288

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PAYSANNE'

(fin)

TROISIÈM

Un jour de février, la lumière commençait déjà à bais-
ser dans l’atelier d’Etienne et il examinait, mécontent, la
toile à laquelle il travaillait. Sa conscience d’artiste n’était
guère satisfaite; l’inspiration commençait à lui faire dé-
faut, et, tout en étudiant sa toile, un tableau commandé à
l'avance et fait d’après une étude rapportée de Grand’-
Croix, il rit son examen de conscience. Etienne était hon-
nête homme, mais plus encore il était artiste honnête, ce
qui est autre chose encore. Faire un paysage, ce n’est pas
seulement peindre des arbres, un bout de ciel, une prairie,
un ruisseau ; c’est en faire sentir la poésie, l’âme ; car par-
tout et en tout, il y a l’extérieur des choses et aussi leur
sens caché. Pour rendre ce sens caché, il faut d’abord le
sentir; il faut humblement, simplement, naïvement, cher-
cher l’inspiration sans laquelle on peut faire un poème,
une statue, un tableau, mais jamais une œuvre d’art. Et
pour que l’inspiration vienne il ne faut pas de préoccupa-
tions extérieures, il ne faut pas de complications maté-
rielles ou de passions absorbantes...

Etienne en était là de ses réflexions lorsqu’il entendit
sonner à la porte de l’appartement. Les deux portes, celle
de l’appartement et celle de l’atelier, se trouvaient sur le
même palier. Machinalement, le peintre alla ouvrir; il
avait envoyé l’unique bonne en courses, et il savait que
Lisette était sortie.

11 se trouva face à face avec Marcelle.

■—- Lisette n’y est donc pas? demanda la jeune fille.

— Mme du Mont lui avait donné rendez-vous dans
quelque magasin pour des emplettes très intéressantes,
paraît-il.

— Alors, fit Marcelle en souriant, elles en ont pour
longtemps ! Cela m’ennuie ; je voulais bavarder un peu
avec votre femme; mon travail n’allait pas... cela m’aurait
changé les idées.

— Venez bavarder avec moi, je prendrai sa place. Si
votre travail n’allait pas bien, le mien ne va pas du tout;
vous me direz ce qui manque à mon tableau, je n’en sais
rien, moi ! Je ne vois plus juste. J’ai les yeux, le cerveau
— le cœur aussi, je crois — fatigués, bien fatigués.

■— Une autre fois, monsieur Larcher. Pas aujourd’hui.

— Il y a plus d’un mois que vous n’êtes entrée chez
moi ; je n’ose pas aller chez vous, vous ne m’y encouragez

guère. Mais ce n’est pas à l’amie que je m’adresse, c’est

à l’artiste : entrez donc, cher confrère.

— A ce titre j’entre un instant, puis je me sauve. Ma
voiture m’attend ; je comptais emmener Lisette, j’ai trente-
six courses à faire ; c’est toujours ainsi lorsque par hasard
je sors.

Elle disait tout cela légèrement, accumulant un peu les
mots, ne voulant à aucun prix rester silencieuse; elle
redoutait les silences.

Il faisait encore assez clair pour bien voir le tableau,
mais le jour baissait pourtant; il fallait se hâter. Marcelle,
d’un regard rapide, constata plusieurs changements dans
l’atelier qui prenait de plus en plus l’aspect d’un atelier de
peintre heureux et prospère. Étienne avait ajouté des
bibelots aux bibelots achetés par son ami ; une sup>erbe
tapisserie des Gobelins pendait du plafond, formant un
demi-rideau au petit balcon par lequel l’appartement com-

i. Voir l Art, i3" année, tome I", pages 125, 148, 165, 183, 200
et 2 2(3.

E PARTIE

muniquait avec l’atelier; des soies chinoises brodées d’or
étaient jetées sur la balustrade : cela faisait un joli décor.
Marcelle ne put s’empêcher de penser qu’Étienne trouve-
rait son hangar, dont les seules draperies consistaient en
énormes toiles d'araignées, bien nu, bien laid en compa-
raison. Elle dit, tout en s’asseyant devant le chevalet :

— Vous êtes mieux ici •— que là-bas.

— Je suis trop bien ici; j’y prends des habitudes de
luxe, des habitudes de société, j’y acquiers des besoins
factices, des besoins de l’intelligence, qui me rendront ma
solitude bien dure... Et cependant cette vie austère me
serait saine, salutaire — je crois même nécessaire. Ne le
sentez-vous pas vous-même? Est-ce que ce tableau ne
vous le crie pas? C’est un corps sans âme — comme moi-
même, je suis un homme sans volonté, faible, le jouet des
événements et des séductions...

Marcelle se retourna vivement, tant il y avait dans ces
derniers mots de tristesse, de passion aussi.

— Oui, répondit-elle lentement, vous avez raison; le
printemps n’est p>as loin ; partez — pas tout de suite —
mais bientôt...

Et, tristement, elle se dit que, pour elle, Paris serait
bien vide lorsqu’il serait parti. Alors vint un de ces
silences dont elle avait peur, et dont, tous deux, ils com-
prenaient si bien le sens.

•— Et cependant, dit enfin Etienne, cette vie qui m’est
si malsaine parce que je suis inquiet, préoccupé — mal-
heureux, très malheureux — pourrait être toute autre.
S’il est mauvais pour un artiste de se laisser entraîner par
le courant parisien, le frottement des idées, la compa-
raison de son talent avec d’autres talents, lui seraient au
contraire utiles — pourvu qu’il pût conserver la sérénité
si nécessaire au travail — et à la condition, bien entendu,
d’aller, pendant de longs mois, revivre en pleine cam-
pagne, rentrer en communication directe avec la nature.
Ce serait un rêve, cela! Mais pour cela il faudrait être le
maître des circonstances, au lieu d’en être éternellement
le jouet...

— Et pourquoi n’en seriez-vous pas le maître ? De quel
droit vous plaignez-vous? Vous avez entre vos mains bien
des éléments de bonheur — et votre devoir est d’en faire
usage. Vous vous le devez à vous-même, à votre dignité ;
vous le devez aussi à une autre, qui ne peut recevoir le
bonheur que de vos mains...

— Oui, votre protégée ; ma femme. Celle dont —vous
me l’avez déjà signifié —vous prendrez toujours la défense.

—- Heureusement elle n’a pias besoin d’être défendue.
Adieu, il faut que je parte... Vous direz à Lisette...

— Non, vous ne partirez pas avant que je vous aie dit
ce que j’ai sur le cœur depuis longtemps — longtemps...
depuis que je vous connais; depuis que je vous aime.

— Ah! malheureux que vous êtes!... s’écria Marcelle.
Puis elle ajouta rapiidement : Vous ne comprenez donc
pas ce que vous avez fait? Vous ne comprenez donc pas
que ce que je pouvais vous donner d’amitié, de camara-
derie, d’affection aussi... je ne puis plus vous les donner!

— Il y a une chose au moins que je comprends : c’est
que je suis un fou et un niais; que j’ai, de gaieté de cœur,
tourné le dos au bonheur; que j’ai enchaîné ma vie... et
que si j’avais pu vous la donner, nous aurions été heu-
reux, si heureux, Marcelle! Voyez-vous une union
 
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