Cahier, Charles; Martin, Arthur
Mélanges d'archéologie, d'histoire et de littérature (Band 1,1): Collection de mémoires sur l'orfévrerie ... : 1 — Paris, 1849

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LE LOUP ÉCOLIER.

déjà encapuchonné un livre où ce triste écolier est censé
suivre les lettres une à une, M'aide d'un bâtonnet dont
une extrémité se termine à peu près en pointe. Le sin-
gulier aspirant à la cléricature a déjà franchi avec l'aide
de son maître les trois premiers caractères de l'alpha-
bet, comme le montre une inscription gravée au dessus
du livre, et qui est parfaitement d'accord avec les vers
de Marie de France. Arrivé là, le professeur a cru pou-
voir livrer son élève à lui-même ; et la nature l'a em-
porté sur l'éducation. L'agneau (ou le bélier) est beau-
coup plus présent à l'esprit du loup que les lettres de
son abécédaire, et lui fait déjà détourner la tête bien
que sans quitter encore le livre.
Mais ce premier pas a bientôt conduit à un autre ;
aussi dans une seconde scène de ce petit drame, livre et
bâtonnet ont disparu ; l'animal carnassier atteint d'un
bond le bélier, qui avait cru pouvoir compter sur la con-
version de son ennemi, et qui s'élance inutilement pour
échapper à ce retour subit de voracité. Le pédagogue,
tidèle à son rôle et à son insigne magistral, applique
un coup de verge sur le dos du malappris ; et il faut
que cette correction ne soit pas perdue, puisque le
patient (accordant au moins quelque répit au bélier)
tourne la tête vers son mentor soit pour gémir, soit
pour le haranguer. Lequel des deux? C'est ce qu'il
serait bon d'éclaircir.
Quoi qu'il en soit, les choses ne se passent point ici
d'une manière aussi abstraite que dans le livre de Marie
de France. Le professeur ne se contente pas d'une
simple réflexion philosophique qui lui fasse désespérer
de sa tâche. L'étudiant n'est pas non plus uniquement
entraîné par un écart d'imagination qui lui retrace les
bois et les champs au milieu des soucis de l'école : il a
bel et bien vu sa proie de prédilection, et il s'est pré-
cipité à sa poursuite. Si le sculpteur n'avait prétendu
peindre qu'un entraînement de l'esprit, il pouvait nous
II
La bande inférieure demandera moins de détails,
d'autant plus que nous aurons à développer comme ca;
ptinæfngabit cam.. Cf. Prov. X, 1S; XUI, 24; XXII!, 13, 14; XXVI, S;
XXIX, 15. — Etc.
phrase latine formulée sans hésiter, sur ic cas p'ésent. De cette manière,
ie code classique conservait t'austèrc physionomie que iui avaient imprimée
peut-être ies moines irlandais; mais !e droit coutumier adoucissait les
rigueurs de laioi écrite. Cf. Ekkehard., de Casi&. -Simcti Gaift (ap. Goidast,
yf/amann. ter scripte, t. I, P. I, p. 21).
Du reste le moyen âge eôt-it été encore plus rude envers les maiheureux
disciples de ia Grammaire, i< s siècles moins éloignés du nôtre n'auraient
rien à reprocher aux méthodes anciennes s'il faut en croire Cervantes (Don

12.Î
montrer un agneau dans le lointain, et le loup portant
scs regards de ce côté comme il le fait dans la première
scène: mais l'intention de l'artiste était différente, sans
contredit.
Pourquoi encore cette troisième scène où une femme
déchire la gueule d'un lion ? C'est là le symbole de la
vertu de Force, au moyen âge, comme nous aurons
occasion de le faire voir plus d'une fois dans la suite
de ce recueil. Si je ne me trompe beaucoup, cette
personnification de la Force chrétienne placée près de
l'éducation du loup est destinée à nous enseigner que
l'entraînement de l'habitude ou de la nature peut être
tenu en bride et maîtrisé par le rude apprentissage de
la vertu, et par cette vigueur surnaturelle que l'aide
du Ciel sait faire naître dans le cœur du chrétien.
S'il en est ainsi,— et j'avoue que cette explication me
paraît fondée, — la scène où le loup reçoit les étriviè-
res représenterait l'amendement de la bête cruelle
sous la discipline de son sévère précepteur. Ce serait
donc comme une traduction des divers passages de
l'Écriture où la rigueur salutaire d'une éducation ferme
et quelque peu raide est louée à maintes reprises b Or
dussé-je nuire beaucoup au moyen âge dans l'esprit
de mes lecteurs par une telle déclaration, la vérité
historique me force de reconnaître que l'éducation n'y
était nullement doucereuse même dans les abbayes; et
que la verge y intervenait assez fréquemment. 2
Les observations précédentes étant admises, quel
sens donnerons-nous à la tête de bélier vue de face
qui termine la bande supérieure? J'imagine qu'elle
représente le maladroit animal que nous venons de
voir près de succomber à la dent du loup ; et qui mainte-
nant, grâce à la transformation opérée dans son farou-
che ennemi, peut se tenir là en repos sans avoir plus rien
à craindre '. De même ailleurs nous verrons l'enfant et
l'animal domestique se jouer avec le serpent et le tigre.

pro/cMC, dans un traité spécial et à l'occasion de divers
monuments, la question des animaux plus ou moins
Patte II, cap. 35), quand il fait dire â l'un de ses personnages:
!... Ilacer caso de très mit y trecientos azotes! que no hay nino de ta
doettina, por ruin que sea, que no se tes tteve cada mes. a
3 Peut-être ta signification dont je gratifie cette tête de bêtier ne pa-
raltra-t-elte pas enrichir beaucoup la portée du bas-retief supérieur;mais
il faut songer que le sculpteur avait aussi & tenir compte d'une nécessité
de son art: celte d'esquiver tes vides qui auraient rompu l'équili! re de sa
composition. Un motif tout sembtabte pourrait lui avoir suggéré t'idée
de l'arbuste qui fleurit dans la zone inférieure entre le centaure et ta cen-
tauresse ; ce qui n'empêchera pas que nous ne lui cherchions une signi-
fication en harmonie avec le symbolisme des figures. Toutefois il est juste
de faire observer qu'on ne doit pas être trop exigeant sur le rôle de ces
accessoires récla nés par les conditions géométriques ou statiques, si je
puis parler ainsi, des groupes mis en scène. C'est déjà quctque chose qu'on
réussisse à leur éviter la qualification de simples hors-d'œuvre.
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