L' art: revue hebdomadaire illustrée — 15.1889 (Teil 1)

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L’ART.

Jusqu'en 1876, le digne élève de Rude, le collaborateur du maître au monument du cimetière
Montmartre le statuaire de la Douleur, M. Christophe, avait été à peine remarqué des jurys ;
— il est vrai que vivant très retiré, n’appartenant à aucune petite chapelle, qu’ayant l’âme digne,
droite et hère et l’échine nullement assouplie aux courbettes, M. Christophe n’a jamais fait la
cour à ces messieurs ; cette année-là, il ne se montra pas plus empressé auprès d’eux, mais
l'œuvre du solitaire, — le Masque1 2, —■ fut littéralement imposée par l’opinion publique. On

daigna lui concéder une troisième médaille.

Ce sculpteur, qui s’est formé de son art
un idéal de l’ordre le plus élevé, ne croit
pas à la production hâtive ; la popularité ne
le tente point ; aussi laisse-t-il s’écouler de
grands intervalles entre l’exposition de chacune
de ses créations, sur lesquelles il s’attarde
longuement, avide de se rapprocher le plus
possible de la perfection.

Ce n'est qu’en 1885 qu'il reparaît avec
son noble bronze incarnant la Fatalité; le
Jury passe indifférent, et, cette année, où le
Jury d’admission et de placement, plus équi-
table, a donné au Baiser suprême une des
places d’honneur3, le Jury des récompenses
s’est empressé d'imiter son devancier de 1885 !
Ce qu’il a préféré à cette création d’une
pensée si profonde, à cette œuvre supérieure
qui, pendant quelque temps, brisa la santé
de l’artiste, ce sont ces figures d'école si
nombreuses, chaque année trop nombreuses,
nées d’un enseignement honnêtement terre à
terre, fanatique du morceau, beaucoup moins
de l’ensemble, pas du tout du mouvement,
et nullement ennemi, hélas ! du déplorable
moulage sur nature.

C'est en vertu de ce genre d’influences
néfastes que viennent d’être décernées mé-
dailles de première, de deuxième et de troi-
sième classes, et les mentions honorables
par-dessus le marché.

Je ne voudrais rien dire de désagréable
aux élus de cette année, mais ce qu’il y a
de bien certain, c’est qu'à l’exception des
animaux de M. Gardet et de M. Geoffroy,
il n y a rien qui émotionne un véritable artiste parmi les œuvres médaillées, et, pour ma
part, je suis certain qu’il y a plus d’avenir dans Douleur, de M. Michel-Malherbe, un jeune
homme qui fuit la banalité, que dans les trois quarts au moins des morceaux récompensés, les
uns à l'ancienneté, les autres parce que l’influence de M. Pierre ou de M. Paul les recommande,
et, la plupart surtout, parce qu’ils sentent l’école d’une lieue.

De pareils errements, s ils se continuent, amèneront infailliblement la sculpture française en
la triste situation où se trouve aujourd’hui notre école de peinture. Nous admirons trop passion-

Feuillbs de laurier.

Statue, plâtre, par Virginius Arias. (Salon de 1889.)

1. Le tombeau de Godefroy Cavaignac.

2. Voir dans l'Art, 2” anne'e, tome II, page 223, les trois gravures d’après ce marbre austère.

3. L'Art fait reproduire Baiser suprême pour offrir à ses lecteurs un tirage hors texte d’après ce groupe d’une si haute conception.
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