Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 8.1860

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DE PARIS A ATHENES

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Le 6 octobre, de très-grand matin, nous avons fait nos adieux à la
belle Venise, qu'on peut appeler maintenant Venise la désolée. La ville
était encore endormie; mais déjà le dôme de la Sainte se distinguait en clair
sur le fond du ciel, tandis que le campanile de Saint-Georges Majeur se
dessinait en noir sur les tendres clartés de l'aurore qu'on voyait poindre
derrière le Lido. On n'entendait sur les lagunes que le bruit des rameurs
qui les frappaient en cadence. Je tenais sur mes genoux une jolie cassette
incrustée d'ivoire et toute pleine de verroteries de Murano; nous l'avions
achetée dans le quartier des Juifs, parce que les incrustations en sont
niellées de figures tout à fait semblables à celles de Gallot, et que les orne-
ments rappellent le goût français sous Louis XIII. C'est une maladie incu-
rable chez les voyageurs que d'emporter quelque objet matériel de tous
les pays qu'ils ont visités. 11 semble que la seule pensée ne suffit point à
alimenter le souvenir, et que l'invisible fluide de l'âme humaine s'attache
alors intimement, même aux choses inertes, comme le parfum au vase.

Arrivés au bout de quelques heures à Trieste, nous en sommes partis

le jour même sur un paquebot du Lloyd autrichien qui chauffait pour Con-

stantinople et qui devait nous jeter à Syra. Le temps était superbe, et

l'Adriatique démentait la réputation que lui a faite Horace : Iracundior

Adria. Nous voguions le long des côtes de l'Istrie et de la Dalmatie, et

nous étions prévenus que le bateau ne relâchait plus à Ancône depuis que

l'armée piémontaise était entrée dans les Marches. Le souffle de l'Italie

frémissante venait donc expirer sur cette mer qui baigne les rivages où

la barbarie commence. Barbares, en effet, les contrées que nous avions

constamment à notre gauche, surtout les montagnes de l'Albanie, dont le

navire se rapproche en se dirigeant vers Gorfou, montagnes sauvages,

creusées de ravins profonds et qui n'ont pour tout vêtement que des

rochers. On n'y aperçoit ni habitants, ni arbres, j)i plantes; de loin en

loin cependant, quelques pauvres villages, dont l'existence est un pro-
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