Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 20.1879

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HIPPOLYTE BOULENGER.

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et la note de cet art d'avoir renouvelé par une observation des moindres
nuances et une sagacité à les exprimer toujours en éveil, la lourdeur de
l'école belge de paysage, morbifiée par des pratiques plus savantes
qu'attendries.

Or l'évocation qui consiste à exprimer les beautés mystérieuses de la
nature, espèce de sorcellerie au moyen de laquelle il faut attirer à la
superficie d'une toile, par l'entremise des tons et des demi-tons, l'at-
mosphère ou chaude ou glacée, la tristesse ou la gaieté des choses,
ce faisceau caché des forces que les rêveurs appellent d'un mot vague,
l'âme de la terre, et que les anciens, inventifs en significations pro-
fondes, symbolisaient en matérielles incarnations, nymphes, naïades,
dryades, faunes et satyres, cette évocation ne peut s'opérer d'un cœur
froid ; il y faut un sens particulier, fait de perception méthodique et d'ir-
résistible émotion.

Il y a toujours un peu de magie clans l'extraordinaire faculté que
possède l'artiste, quel que soit son genre et quelque nom qu'on lui
donne: écrivain, musicien, sculpteur ou peintre, de rendre tangible
et perceptible pour les sens et l'esprit la matière idéale et incréée ; mais
je ne sais si cette magie ne se fait pas surtout sentir dans l'expression
des espaces terrestres et solaires. Un homme, en définitive, est un com-
posé d'éléments définis par la science et ayant pour résultante immé-
diate l'humeur, la passion, le tempérament, et pour conséquence der-
nière la vie. Le portraitiste qui peint son semblable n'a qu'à exprimer le
feu de ses prunelles, la majesté de son front, la poésie de son sourire,
l'ambiguïté ou la netteté de sa physionomie, pour repétrir l'être moral
et physique qu'il a sous les yeux; mais la terre, le ciel, les étendues,
l'impondérable éther, l'énormité sous laquelle nous pantelons et qui,
elle, immuablement indifférente à notre immortelle lutte sans trêve et
sans accalmie, roule dans le sillon des soleils, ondule dans les gouffres
bleus, de toute part, nous enceint, et pourtant ne connaît ni nos exal-
tations ni nos souffrances, obéissant, cette mappemonde radieuse, à
d'infrangibles lois; ah! exprimer l'inexprimable, donner une forme au
vent, au rayon, à ce qui bouge sous les ramures, à ce qui vole par
l'air, à la verte senteur des pousses, à l'odeur enivrante des foins; em-
prunter à soi-même des significations pour les prêter à l'insensible et
formidable création, la faire exulter et chanter sur un rythme pinda-
rique, ou pleurer et se clolenter sur un rythme eschylien, comme l'a
fait Rousseau, comme l'a fait Corot, comme l'ont fait Ruysdaël, Hob-
bema, Gonstable, Turner, Dupré, Troyon : il n'est pas de plus saisissant
effort.
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