La chronique des arts et de la curiosité — 1921

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N° 5. — 1921.

BUREAUX: 106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN (6e)

15 mars.

CHRONIQUE DES ARTS

ET DE LA CURIOSITÉ

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PROPOS DU JOUR

ON n’a jamais su pourquoi l’administra-
tion des postes voulait à toute force '
changer le modèle de ses timbres ou,
plus exactement, de ses « vignettes »,
puisque c’est ainsi que se désignent, en langage
officiel, ces petits morceaux de papier dont le
prix va augmentant sans cesse. L’effigie de la
« Semeuse » ne gênait personne ; on était habi-
tué à sa gracieuse silhouette. Mais voici qui est
plus extraordinaire que ce désir de changement :
on ne sait par quoi remplacer l’image qui a cessé
de plaire ! Il n’y a pas en France d’artiste capable
d’en créer une nouvelle !

Pour affligeante et d’apparence paradoxale
qu’elle soit, cette constatation s’impose à la suite
du second concours organisé pour faire jaillir
quelque chose de notre esprit d’invention si
vanté. Pas plus que la précédente, l’épreuve
jugée à la fin. de février n’a donné de résultat.
Sans doute, les concurrents ont été en nombre
beaucoup plus considérable : on n’en a que mieux
apprécié la somme de banalité dépensée ; et c’est
là tout ce qu’on peut dire en manière de conclu-
sion générale et si l’on admet que le jury ait
décidé au mieux.

Ce serait là tout, du moins, s’il ne convenait
pas de déplorer cette sorte d’anémie qui paralyse
nos artistes dès qu’il s’agit de quelque composi-
tion d’usage officiel. Billets de banque, insignes,
monnaies, affiches, médailles commémoratives,
imagerie de genre divers, aucune de ces produc-
tions récentes ne sort d’une espèce de médiocrité
conventionnelle. Il semble que dès que l’État
fait appel aux artistes pour les compositions gra-
phiques dont il a besoin, leur esprit se fige, leur
main s’engourdit. On en a fait la remarque
maintes fois déjà, surtout à propos des affiches
d’emprunts, et plus ejicore lorsqu’il s’est agi des
fameuses « coupures » si lamentables; ce ne sont

pas les jetons destinés à succéder à celles-ci —
et dont on connaît l’effigie par des reproductions
données dans les journaux, s’ils tardent à appa-
raître eux-mêmes — ce ne sont pas ces jetons
qui nous permettront un avis moins défavorable.
Pourquoi cet état de choses si peu digne de
nous ?

État de choses d’autant plus singulier que l’on
voit l’art décoratif, en ses manifestations les plus
diverses, s’ingénier à des formes nouvelles et
nous promettre une large et féconde expansion,
que l’estampe est florissante, que l’invention, la
spontanéité, la simplicité, sont partout dès que
ce n’est plus l’État qui commande. Non pas,
c’est bien évident, que tout ce qui se fait en
dehors de lui soit digne d’éloges, mais lui n’en-
fante rien qui puisse en mériter. Et quand on
constate ce mouvement qui se développe peu à
peu et qui dote Paris de boutiques, d’affiches, de
décors de tous genres dans une note fraîche,
gaie, parfois hardie, en général du meilleur aloi
et de la meilleure tradition, on se pose avec plus
d’énergie encore cette question angoissante : pour-
quoi ne pouvons-nous créer un billet de banque,,
un coin monétaire, une vignette postale dignes
de ce pays où l’art, dit-on, tient une si grande
place ?

Les uns diront que ce n’est pas un concours,
si bien doté soit-il de récompenses, qui permettra
d’obtenir un résultat intéressant. D’autres incri-
mineront le jury (où, certes, pour ce qui con-
cerne le concours du timbre-poste, les artistes
étaient en beaucoup trop petit nombre). Faut-il,
ce qui serait plus grave, songer à une sorte
d’atrophie de l’esprit inventif, à un goût de plus
en plus prononcé du déjà vu, du vulgaire, du
banal, alors que cependant on remarque de si
vigoureux efforts de libération et d’ingéniosité
dans les manifestations privées ? En vérité on ne
sait que dire, mais il y a là un état de choses
bien fâcheux pour notre réputation artistique et
pour le goût public.
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