La chronique des arts et de la curiosité — 1921

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i s novembre.

CHRONIQUE DES ARTS

ET DE LA CURIOSITÉ

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PROPOS DU JOUR

De discrets communiqués nous ont appris
que les élèves de la Villa Médicis
avaient fait des « envois de Rome »
peu conformes à la tradition et tout
pleins de juvéniles audaces. L’Académie des
Beaux-Arts se serait fort émue de ce qu’elle consi-
dère comme un manquement grave à son enseigne-
ment, à sa doctrine, à ses règlements. L’un des
plus notoires académiciens aurait parlé même
de scandale.

Nous avons peine à croire à cette indignation,
car, enfin, l’outrance est le propre de la jeunesse.
Est-il possible d’en condamner les manifestations
au nom de la tradition classique alors que l’art
tout entier est fait de changements et de trans-
formations ? Rien ne serait plus dangereux que
l’immobilisme, dont on ne connaît que trop les
périodiques retours offensifs, et certains travaux
d’école seraient-ils vraiment empreints d’un
modernisme excessif que l'on devrait s’en réjouir
comme d’une preuve de vitalité : le mouvement
se prouve en marchant, est-il nécessaire aujour-
d’hui de proclamer encore ce truisme ?

L’Académie délégua à Rome il y a quelques
mois M- Denys Puech, qui ne passe point pour
un révolutionnaire. Les déclarations qu’il fit,
lors de sa nomination, semblèrent même
entachées d’un modérantisme désuet. On ne
s’explique pas qu’au bout .de peu de mois il ait
obtenu un résultat tout à fait contraire à ses
propres vues et à la consigne de l’Académie ; ou
plutôt si, on sel explique fort bien. La lassitude
est grande d’une éducation artistique qui, malgré
son incontestable prestige, n’est que formalisme
et réglementation ; et l’ambiance toute vivante
créée par les Indépendants, par le Salon d’au-
tomne, par les recherches des Décorateurs, réagit
sur ceux qui, parmi les jeunes, ont un tempé-
rament. Il y a enfin un sentiment général qui

emporte les artistes dignes de ce nom vers de
nouveaux horizons : c’est bien en vain que l’on se
placerait en travers, fût-on l’Académie des Beaux-
Arts, surtout si l’on n’a à invoquer que des fautes
contre la routine ou des divergences d’appréciation
esthétique. Au surplus, il y aura toujours des
esprits moins prompts, des talents plus enclins à
végéter jusque chez ces jeunes dont on ne devrait
attendre que des preuves de vitalité, voir d’ingé-
nues violences. Le sens commun leur viendra assez
tôt ; s’ils le possèdent dès l’École, leur œuvre
ne pourra être que celle de précoces vieillards.

Les musiciens n’ont pas attendu aussi long-
temps que leurs collègues peintres, architectes,
sculpteurs, pour s'affranchir des règles étroites de
l’enseignement académique. Aussi la musique
française brille-t-elle actuellement du plus vif
éclat. Certes, chez eux aussi il y a des retarda-
taires; on joue en ce moment l’acte d’un « prix
de Rome », qui date terriblement; mais le plus
grand nombre s’est émancipé. Il y a tout avan-
tage pour la gloire de l’Institut — et surtout pour
la gloire de l’art français, qui importe en vérité
plus que toute autre considération — il y a tout
avantage à ce que les élèves des arts plastiques
acquièrent la même indépendance. L’Académie,
consciente de son rôle véritable, renonçant à
édicter des règles trop étroites, devrait les y aider
au lieu de contrecarrer leur inéluctable désir de
marche en avant.

Du reste, l’Académie des Beaux-Arts ne sem-
ble pas réfractaire en principe au modernisme.
Dans la séance même où elle entendait des
plaintes et des vitupérations, elle décernait une
récompense à l’architecte du lycée Julés-Ferry,
M. P. Paquet. Récompense très méritée, qui
s’applique à un édifice de logique et de raison,
sans outrances évidemment, mais où il n’y a rien
non plus de ce qu’ordonne la formule architec-
turale de l’École. Ainsi l’Académie ne peut
condamner chez les jeunes ce qu’elle couronne
chez des artistes en pleine carrière.
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