La chronique des arts et de la curiosité — 1921

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N° 20. — 1921.

BUREAUX! I06, BOULEVARD SAINT-GERMAIN (6e)

15 décembre.

CHRONIQUE DES ARTS

ET DE LA 'CURIOSITÉ

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PROPOS DU JOUR

On s’est tin peu lassé de dénoncer les
méfaits des édificateurs de monuments
commémoratifs de la guerre. Le sen-
timent très net que cela ne servait à
rien, la crainte de froisser des sentiments véné-
rables, l’énormité de la production, tout cela fait
que, depuis quelque temps, la critique s’est
assoupie, bien que les récits des inaugurations à
grand renfort d’interventions ministérielles se
soient multipliés. Mais voici qui est fait pour
réveiller l’attention : c’est un monument élevé
récemment dans l’Isère, étrange amalgame d’élé-
ments disparates, dont on voudrait savoir com-
ment et par qui il a été conçu.

Un bloc erratique énorme, « avec cupules
préhistoriques », des supports « erratiques éga-
lement », une Victoire de Frémîet, en bronze
et haute de trois mètres, tel est le bilan de ce
mémorial qualifié de « curieux» parles journaux,
mais que, sans l’avoir vu, on peut juger avec
plus de sévérité. Ce bloc, paraît-il, abritait des
sépultures de l’âge de la pierre polie, et ainsi l’on
semble avoir dévasté un site archéologique inté-
ressant : nous pensions, cependant, qu’au service
des monuments historiques on avait entrepris
depuis quelques années l’inventaire et le classe-
ment des gisements préhistoriques. Mais la con-
jonction du monolithe (52 mètres cubes) et de la
statue de Frémiet est un problème encore plus,
attristant ; on peut être bien sûr, en effet, que
celle-ci n’avait pas été faite pour être hissée sur
celui-là, même flanqué de ses « supports erra-
tiques ». Voici donc un cas de plus, et vérita-
blement notoire, de cet irrespect de l’œuvre d’art,
qu’on peut utiliser n’importe où, n’importe com-
ment, sans la moindre préoccupation de la
conception première, de la destination originale.

Et malgré tout, on se voit obligé de louer
cette commune qui a cherché à échapper .à la
banalité effroyable des monuments en série que

les marbriers produisent à tour de bras et répan-
dent sur tout le pays sans en excepter les loca-
lités de la banlieue de Paris, affligées., elles aussi,
pour la plupart, d’un matériel commémoratoire
de la plus insigne nullité. Il est indéniable que
l’on a recherché là-bas, dans l’Isère, à se pro-
curer autre chose que ce que le courtier insidieux
va proposer de mairie en mairie. Déplorons que
le résultat ne réponde guère à ce désir de mieux
faire ; la singularité reste et ce n’est point assez.

Nous l’avouons : nous ne comprenons pas
qu’il ait été impossible de diriger dans les voies
du goût, de la-mesure, de l’originalité simple, ce
grand mouvement des commémorations de guerre
grâce auquel le territoire français se pouvait
couvrir d’œuvres remarquables ou distinguées.
Nous ne parlons pas de chefs-d’œuvre, c’est un
trop gros terme, et pour qu’il en éclose, il aurait
fallu se hâter moins, disposer d’un certain recul.
Pourquoi n’a-t-on pu enrayer les initiatives pié-
cipitées, les réalisations médiocres ou pires ?
'C’est un insondable mystère. L’État, cependant,
iavait un moyen de coercition, l’argent, qu’il
distribue aux comités pour parfaire leurs apports.
Pourquoi n’a-t-il pas usé, et avec férocité, de cette
arme salutaire ?

Exemple de plus, en tout ceci, de l’ineffica-
cité totale des interventions officielles, que l’on
ne se lasse pas, cependant, d’invoquer et de
nous imposer. En matière d’art, la cause est dès
longtemps jugée, mais cette faillite vraiment
attristante des entreprises de commémoration, où
pour un monument digne d’intérêt il en est cent
et plus de mauvais, condamne définitivement
l’ingérence de l’État. Qu’est-ce donc qu’une
administration dont le chef lui-même se plaignait
mélancoliquement ces jours-ci, que ses propres
services n’avaient pu s’entendre à propos de nous
ne savons plus quoi ? Elle donne ainsi sa mesure.
Elle peut disparaître. Le malheur est que les
monuments, dont elle n’a pas su nous éviter la
regrettable qualité, nous resteront.
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