La chronique des arts et de la curiosité — 1921

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N° 8.

1921.

BUREAUX! I06, BOULEVARD 'SAINT-GERMAIN (6e)

30 avril.

CHRONIQUE DES ARTS

ET DE LA CURIOSITÉ

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PROPOS DU JOUR

Le Sénat discute du budget, et, tout natu-
rellement, l’inévitable couplet sur le
Mont-Saint-Michel se fait entendre.
Duo, devrions-nous dire, car il y a
toujours — et c’est fort exactement réglé depuis
un temps quasi-immémorial — le lamenfo du
rapporteur des beaux-arts et l’hymne du minis-
tre compétent. Le ton est plus ou moins navrant
chez le premier, plus ou moins optimiste chez le
second, mais là est toute la différence: le Mont,
lui, reste menacé. Et si une chose doit surpren-
dre, c’est qu’après tant de vains discours, il soit
encore entier.

Les déclarations de cette année-ci emprun-
taient un accent particulier à la présence de
M. Léon Bérard au ministère de l’Instruction
publique et des Beaux-Arts. Ce n’est pas qu’il
ait rien dit de nouveau, ni que ses assurances
d’intervention aient revêtu un caractère de parti-
culière efficacité. Seulement M. Bérard, pério-
diquement ministre, est entre temps président de
la société des Amis du Mont-Saint-Michel.
Comme tel, il proteste contre les atteintes por-
tées à l’insularité du Mont, il est le défenseur
attitré de la Merveille à laquelle, a dit un jour
M. Gaudin de Villaine, il a voué une sollicitude
si active et si éclairée; mais comme ministre
que fait-il, hormis le discours périodique autant
qu’inopérant? On nous permettra de poser cette
question, car, enfin, chaque fois que M. Léon
Bérard entre au gouvernement, il est accueilli
par .une explosion d’enthousiasme; cet homme
d’esprit ne connaît que des amis et on compte
sur lui pour beaùcoup de choses. En toute
conscience, a-t-il fait faire un pas à la question
du Mont-Saint-Michel, déjà vieille en 1907,
sous l’administration de M. Dujardin-Beaumetz,
qui, lui aussi, se frappant la poitrine, proclamait

chaque année son amour pour le Mont et criait
qu’il faisait tout son devoir?

Ce n’est pas que ies projets manquent pour
remédier à la situation si fâcheuse du Mont,
dont l’ensablement continu de la baie menace de
faire une simple presqu’île sans parler d’autres
préjudices graves causés aux remparts et cons-
tructions. Combien de conférences y a-t-il eu
déjà à ce sujet, combien de comités, de commis-
sions, de délégations s’en sont-ils occupés ! On
ne pourrait dénombrer ni les unes ni les autres.
Le malheur est qu’il faut mettre d’accord toute
une série de « services », Ponts-et-Chaussées,
Travaux publics, Monuments historiques, etc.,
sans parler des groupements historiques ou artis-
tiques, sans oublier les intérêts particuliers qui
sont en jeu et paraissent fort puissants. Mais
enfin, sera-t-il dit que la France ne peut établir
une entente entre ses administrations, qu’elle ne
parvient pas à résoudre un problème sur la gra-
vité duquel tout le monde est fixé? Si vraiment
l’on n’arrive point à une solution (et ce n’est pas,
hélas, dans l’ordre des questions d’art, la seule
qui traîne de cette façon-là), c’est tout bonnement
qu’il faut désespérer de notre bon sens, de notre
sentiment des beautés du pays, voire de notre
capacité à comprendre la grande valeur économi-
que de celles-ci.

Le Mont-Saint-Michel est une chose unique,
incomparable. Partout ailleurs on veillerait jalou-
sement à sa conservation. Quel mauvais sort fait
que nous ne pouvons nous entendre à ce sujet
et que, confinés dans un vain bavardage, nous
n’arrivons pas à prendre des mesures, considérées
comme urgentes, souhaitées par tous, sauf, peut-
être par une coalition d’intérêts privés ?

Il faut décidément que M. Bérard, président
des Amis du Mont-Saint-Michel, fasse violence
à M. Bérard ministre — que celui-là s’insurge
au besoin contre celui-ci : c’est alors que les cou-
ronnes qu’on lui tresse habituellement seront véri-
tablement méritées.
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