Société de l'Histoire de l'Art Français [Editor]
Bulletin de la Société de l'Histoire de l'Art Français — 1912

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non interrompue de traits baillants. L’effet était assez bien
saisi; mais, dans la vivacité de sa peinture, il se trompa et
comme il avait vu le postillon de son côté, il le mit sur le
cheval du premier plan et il se trouva sur le cheval de droite.
Quand je quittai Sèvres, je laissai ce joli tableau où il était,
en faisant cadeau à M. Legry et lui recommandant de ne pas
y laisser toucher sans m’avertir.

Je retournai plusieurs fois à Sèvres à des années d’intervalle
et je ne manquais pas d’aller revoir la diligence qui avait
attiré l’attention de plusieurs voyageurs. Un Anglais avait
voulu l’acheter, mais M. Legry le gardait religieusement, à ce
qu’il me dit alors. Depuis, ayant augmenté son commerce, il
augmenta sa maison. Je vois, en allant à Versailles, les
maçons dans ma chambre, je m’informe de la diligence et
l’on me dit qu’elle avait été oubliée et détruite par les menui-
siers. Cependant, le ton et la figure de M. Legry m’ont fait
soupçonner qu’il l’avait vendue et que, se rappelant la pro-
messe qu’il m’avait faite, il n’avait pas voulu me l’avouer1.

A mon retour à Paris, j’allai plusieurs fois poser chez Géri-
cault. C’est dans une de ces séances que je le vis improviser,
avec une vivacité qui n’appartenait qu’à son pinceau, cette
belle chevelure d’une tête renversée au milieu du tableau2. Il
était mécontent de celle qu’il avait faite d’abord : elle était
bien sèche; il la gratta et la repeignit telle qu’elle est en moins
d’une demi-heure. Je regardais sa tête à lui pendant qu’il
travaillait. Il ne disait mot, était absorbé, il paraissait copier
une chevelure réelle qu’il voyait. Quand elle fut finie, il n’y
retoucha jamais.

Je ne vous dirai rien sur ses derniers moments, sur l’affreuse

1. La Diligence de Sèvres, vendue en effet par I^egry, a
passé dans les mains du marchand de couleurs Ottoz, puis
chez M. Collot (marchand de nouveautés), qui fut l’un des
premiers amateurs de l’école moderne, à la vente duquel
(29 mai 1852) elle fut achetée 1,190 francs par Schroth (Ch. Clé-
ment, Géricault, p. 3o5-3o6). J’ignore où elle se trouve actuel-
lement.

2. La chevelure de Delacroix avait servi de modèle à Géri-
cault lorsqu’il exécuta dans le foyer du théâtre des Variétés
cette partie de son tableau. Batissier a raconté à ce propos la
plaisante méprise de Louis Picard, l’auteur dramatique, pre-
nant le jeune peintre pour un professionnel et le plaignant
d’exercer un si dur métier, quand l’intervention de Géricault
mit fin à cette confusion. — Batissier tenait probablement
cette anecdote de Delacroix lui-même.
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