Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 19.1879

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

potent de deux rois, ambassadeur à Rome et en Angleterre, duc et pair
et enfin connétable, pourvu d’une fortune immense qu’il augmentait sans
cesse, rien, on peut le dire, rien ne lui manque de ce qui éblouit et donne
le prestige.

Était-ce un homme de génie ? Non... Un grand capitaine? Pas davan-
tage. Mais c’était un rude soldat, on ne le lui a jamais contesté, et, chose
plus rare, c’était un caractère... caractère peu aimable peut-être, mais
très sûr. Altier, rapace, dur et peu miséricordieux pour ses adversaires,
sa fierté le rendait du moins incapable de toute faiblesse et de toute
bassesse. Sa fidélité était à toute épreuve. La disgrâce même ne l’ébran-
lait pas, et il supportait celle-ci d’un front aussi haut que la faveur.
La soif même des richesses ne provenait chez lui que d’un insatiable besoin
de magnificence.

Nulle existence particulière n’était montée sur le pied de la sienne.
Seigneur d’une vingtaine de fiefs, sans compter celui qui avait servi de
berceau à sa famille, il possédait à Chantilly une résidence tellement
princière que, réduite comme elle est, elle reste encore telle aujourd’hui.
Cela ne suffisait pas au connétable. Ilprofitadu peu d’années de loisir que
lui fit sa disgrâce pour se construire à Écouen un autre château qui
devait éclipser Chantilly, sinon sous le rapport de la magnificence, du
moins par la pureté du style et le haut goût de sa décoration. Anne de
Montmorency avait, en outre, quatre hôtels dans le quartier de Paris
alors le plus à la mode, le quartier Saint-Antoine. Et partout il menait
grand train. Dans ses superbes résidences il accumulait des collections
de tous genres et réunissait à grands frais tout ce que les arts produi-
saient alors de plus parfait.

Dire que le connétable fut le Mécène de son temps serait cependant
trop dire. Pour mériter ce nom, il ne suffit pas d’aimer les arts; il faut
encore aimer les artistes, les attirer à soi, les associer jusqu’à un cer-
tain point à sa propre existence et les réchauffer de son souffle.

Or nous 11e savons rien de la vie du connétable qui nous permette
de supposer qu’il admît dans son intimité les artistes, d’ailleurs choisis
avec beaucoup de discernement, dont il mettait le génie à contribution
pour assurer la magnificence de sa maison.

C’était tout simplement un grand seigneur, fort ignorant à ce qu’on
assure, mais incontestablement homme de goût, qui, à la différence
des parvenus, ne comprenait le luxe que comme une splendide satis-
faction donnée au sentiment du beau. L’époque où il vécut se prêtait
merveilleusement à ses nobles goûts, et il s’y livra en homme que la
question de dépense n’était guère de nature à arrêter.
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