Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 19.1879

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EXPOSITION DE DESSINS DE MAITRES ANCIENS.

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grande netteté d’esprit pour retenir les idées sans les confondre; et la
connoissance du caractère de la pratique dépend plus d’une grande
habitude que d’une grande capacité ; c’est pour cela que les plus habiles
peintres ne sont pas toujours ceux qui décident avec plus de justesse en
cette matière. Mais pour connoître si un dessein est beau et s’il est
original ou copie, il faut, avec le grand usage, beaucoup de délicatesse
et de pénétration... » Voilà bien, en quelques lignes, le fort et le faible
de la curiosité des dessins. Ce que de Piles ne dit pas assez de cette
belle et ennoblissante manie, c’est qu’il n’en est pas qui aiguise mieux
l’œil et l’esprit, qui élève plus haut le goût, qui rende plus heureux son
homme, qui le fasse meilleur et plus sociable, plus désireux de commu-
niquer à ses pareils les jouissances de ses trouvailles, mais aussi qui
prête davantage à toutes les rêveries et aux hallucinations de l’imagina-
tion. Les plus fins et les plus expérimentés ont souvent débuté par les
méprises les plus singulières, prenant d’enthousiasme un Michel Corneille
pour un Poussin, un Passarotti ou un Cangiage pour un Michel-Ange,
un Battista Franco pour un Raphaël, et une supercherie de Bergeret pour
un original de Claude, et peut-être garderont-ils jusqu’au bout le privi-
lège de se griser à tort d’une œuvre secondaire si elle a quelque côté par
où elle sente le génie, et d’y voir un chef-d’œuvre d’ordre supérieur.
Aussi, encore une fois, quand on touche à cette curiosité particulière-
ment délicate, ne saurait-on user de trop d’indulgence et de prudence.
Honni soit celui qui, jugeant le choix d’un confrère, ne se souvient,
avant tout, qu’il n’est rien de plus pénétrant et de plus enivrant que la
vue d’un beau dessin, et que celui-là est le bienfaiteur de la confrérie
et de tous les fervents amateurs des choses d’art, qui a tiré de la pous-
sière et mis en lumière la première pensée d’une œuvre de grand maître.
Songez à quels milliers de causes de mutilation, d’avarie, de dégrada-
tion par le soleil et l’humidité, de destruction par le feu et les déchi-
rures, de perte ou d’anéantissement par l’incurie et le dédain des
héritiers, par la ruine, l’ignorance et la dispersion des familles qui les
ont tour à tour possédés et disséminés, ont échappé les quelques
centaines de dessins réunis à cette heure à l’École des Beaux-Arts, et
quels miracles de patience et de précautions, de recherches assidues,
de passion désintéressée, de zèle méconnu et peut-être honni par leurs
proches, il a fallu aux amateurs de dix générations pour nous transmettre
ces fragiles trésors, ce choix merveilleux qui fait aujourd’hui nos délices.

PII. DE CHENNEVIÈRES.

( La suite prochainement.)
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