Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 22.1880

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JOURNAL DU VOYAGE DU CAVALIER BERNIN EN FRANCE. 95

ai répondu que c'était le soin qu'il apporte à son travail. Il a dit qu'il l'y
apportait fort grand, mais qu'il fallait qu'il y eût quelque autre chose, don-
nant à entendre que c'était une grâce de Dieu, à qui il réfère tout.

L'après-dînée le P. Otoman est venu chez le Cardinal. Après quelques
entretiens avec lui, nous avons été chez l'abbé Bentivoglio, que n'ayant pas
trouvé nous sommes allés chercher chez la signora Anna Bergeroti, où il était.
L'on y a chanté longtemps à deux, à trois et à quatre parties. Il y avait nombre
d'Italiens. Le Cavalier y a récité plusieurs endroits de ses comédies, agréable-
ment à son ordinaire, et, en s'en allant, il a fait des plaintes à l'abbé de Ben-
tivoglio, non de ne l'être pas venu voir, mais Sa Majesté1, à qui il devait bien
cela. Nous avons ramené l'abbé Butti chez lui. En voulant, après, entrer dans
quelques églises, nous les avons trouvées fermées.

Le huitième au matin, comme j'arrivais chez le Cavalier, j'ai trouvé
M. Perrault, qui en sortait. Il m'a demandé avec un visage ouvert si le
Cavalier n'était pas bien satisfait de ce qu'il avait vu aux Gobelins. Je lui ai
dit qu'oui, particulièrement de l'exécution des tapisseries. Il m'a demandé
mon sentiment de celles des Quatre Éléments. Je lui ai répondu que je les
trouvais fort belles. L'ayant, quitté, je suis allé travailler à examiner avec
le signor Mathie le devis du bâtiment du Louvre, afin de voir ce qu'il fallait
pour le bien éclaircir. J'y ai fait ajouter que les joints des pierres seraient les
plus petits qu'il se pourra et comme ils sont aux vieux bâtiments, et mieux
s'il se peut.

Pendant cela, M. le Nonce est arrivé, et mon frère un peu après, et en
même temps M. le cardinal Antoine a envoyé son horloge pour la nuit, où est
le tableau de Carie Maratte, afin de la présenter au Roi, quand Sa Majesté
viendra chez le Cavalier. M. le Nonce n'a guère demeuré, et étant sortis
nous sommes allés dîner. Durant que nous avons été à table, le Cavalier m'a
dit que dans un seul de mes tableaux des Sacrements, il trouvait bien plus à
se satisfaire que dans tous ces grands tableaux qu'il avait vus aux Gobelins,
pource que « aux ouvrages du signor Poussin, il y a (ç'a-il dit), du fond, de
l'antique, de Raphaël, et tout ce qui se peut désirer en peinture; qu'à dire
la vérité, ce sont choses à satisfaire ceux qui savent. » Je lui ai dit que c'était
dommage que M. Poussin n'eût eu de grandes occasions. Il a reparti que
c'avait été lui qui lui avait procuré celle du tableau de Saint-Pierre, que des
peintres signalés 2 lui en avaient voulu du mal. J'ai dit que je ne tenais pas
ce tableau des beaux qu'il eût faits. Il a reparti qu'il était très-beau : die
dentro ci era il fondo e il sodo del saper3. Discourant sur son talent, j'ai
ajouté qu'à mon avis ce qui l'avait engagé à faire de petites figures était
qu'ayant une facilité d'imagination et fécondité d'esprit fort grandes, d'autre
part n'ayant point de grandes occasions de galeries, de voûtes ou tableaux
d'églises pour traiter en grand de grands sujets, il avait été réduit à les trai-
ter dans des tableaux de cabinet en figures moindres que nature.

1.
2.
3.

C'est-à-dire le buste du Roi.
Entre autres, le Guide.

« Que dans ce tableau il y avait le fond et le solide du savoir. »
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