Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 22.1880

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VELAZQUEZ. Î77

tiidé. Velazquez n'a pas peint de crâne, d'ossements ni de serpent emblé-
matique au pied de la croix. Ces accessoires, ajoutés seulement vers le
commencement du siècle au bas de la toile agrandie et alors que le
tableau enlevé du couvent de San-Placido décorait la chapelle de Boa-
dilla, résidence de la comtesse de Chinchon, ont naturellement disparu
avec le changement de cadre.

Le Christ en croix présente une note à part dans l'œuvre de Velaz-
quez; c'est une peinture d'aspect poignant et singulièrement poussée au
tragique. Cloué au bois infamant, rendu dans ses détails pittoresques
avec une exactitude effrayante, les pieds séparés et percés chacun d'un
clou, conformément à la règle posée par saint Irénée et si compendieuse-
ment préconisée par Pacheco dans son Arte de la pin.lura. le Christ,
finement modelé dans des tons ivoirins, se détache en clair sur un fond
d'épaisses ténèbres. De son front, incliné à droite, pend, en une masse,
sa longue chevelure toute trempée de la sueur de l'agonie et maculée
par les gouttes sanglantes qui coulent sous les déchirures de la couronne
d'épines. Du sang ruisselle de ses mains, de ses pieds et de son côté
droit où, béante, s'ouvre la blessure du coup de lance. Pour peindre
cette image lugubre et d'un caractère théâtral, Velazquez s'est certaine-
ment inspiré non du modèle vivant, mais de quelqu'une de ces sculp-
tures coloriées, si goûtées de la dévotion espagnole pour leur naturalisme
violent, et telles qu'en produisaient Àlonso Cino et Marti nez Montahez,
ses contemporains et ses amis.

Vers la fin de la même année 1638, le duc François Ier, de Modène
vint à Madrid pour être le parrain de l'infante Marie-Thérèse. Il demanda
à Velazquez de faire son portrait, et l'en remercia par le don d'une magni-
fique chaîne d'or dont l'artiste se parait les jours de gala. Sur l'existence
de ce portrait, loué par les biographes de Velazquez comme une œuvre
des plus remarquables, les catalogues des collections privées ou publiques
ne nous fournissent aucun renseignement plausible.

Même insuccès relativement au portrait en pied de l'amiral Aclrian
Pulido Pareja? peint par Velazquez en 1639, et au sujet duquel Palo-
mino raconte une assez curieuse anecdote. Un jour que Philippe IV
pénétrait dans l'atelier de Velazquez, il lui sembla apercevoir, posant
devant l'artiste, l'amiral lui-même, qui avait cependant reçu depuis quel-
ques jours les ordres les plus pressants pour aller prendre le comman-
dement de son escadre. S'avançant vers le coupable, le roi l'interpella
vivement : « Eh quoi, encore ici ! Ne t'ai-je donc pas congédié? Et com-
ment n'es-tu pas encore parti? » Le mutisme, l'immobilité du person-
nage firent aussitôt découvrir à Philippe la méprise dont il avait été

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