Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 22.1880

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EUGENE FROMENTIN.

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les procédés de l'art à leurs sources les plus pures, les plus rares, et,
dans cette étude qui, selon son ambition, devait être un code de haute
critique, déposer ses pensées intimes sur l'art et les artistes anciens, sur
ces maîtres qu'il interrogeait et aimait avec passion depuis sa jeunesse,
et formuler sur le vif toutes les conquêtes de son expérience, tout le
fruit de ses méditations; en un mot suivre devant des chefs-d'œuvre que
nul autre musée au monde ne présente avec cette abondance et cette
variété, de Mantegna et de Fra Àngelico à Léonard et à Raphaël, de
Zurbaran à Velazquez, de Van Ëyck à Rubens, de Frans Hais à Rem-
brandt et à Metsu, de Glouet à Watteau, à Prud'hon et à Delacroix, le
développement des idées esquissées dans son Programme de critique.
Ce vaste projet ne fut pas réalisé, mais il l'amena à écrire pour la Revue
des Deux Mondes le volume très étonnant cà beaucoup d'égards qu'il a
intitulé les Maîtres d'autrefois et qui est un compromis adroit entre
l'ouvrage de critique pure qu'il avait rêvé et les formes de littérature
descriptive dont il avait su tirer, dans ses deux volumes de voyage, un
si merveilleux parti. A l'analyse des phénomènes pittoresques du Sahara,
puis des phénomènes moraux de Dominique, succédait l'analyse de
phénomènes esthétiques.

Les Maîtres d'autrefois n'étaient-ils, comme le ferait supposer le
sous-titre : Belgique et Hollande, que le premier membre d'un plus
vaste édifice? Je ne sais. Tel qu'il apparut, d'une façon assez inopinée,
Fromentin l'ayant écrit d'une haleine en l'espace de quelques mois,
le volume des Maîtres d'autrefois eut un immense succès, que justi-
fiaient d'ailleurs amplement l'indépendance des vues, la franchise des
opinions, la nouveauté des méthodes. Les articles étaient lus avec avi-
dité dans la Revue et discutés avec emportement; la louange et le blâme
soufflaient dans la presse, dans les salons, dans les ateliers, surtout dans
les ateliers, avec une égale ardeur.

On peut dire de ce livre qu'il a été à la fois longuement pensé et
très vite écrit. C'est sa force. Fromentin, avec son incomparable mé-
moire, travaillait et amassait beaucoup en lui-même, au milieu de son
travail quotidien. Il avait quelque peine à quitter le pinceau pour la
plume; il hésitait longtemps; il semblait choisir son heure avec une
sollicitude inquiète, lui qui cependant était plus écrivain que peintre.
Mais, après la décision prise, il marchait sans repos et avec rapidité
vers le but fixé. Ainsi a-t-il fait pour le Sahara, pour le Sahel, pour
Dominique et particulièrement pour les Maîtres d'autrefois, œuvre
creusée, voulue, n'ayant rien de l'improvisation. On croirait difficilement
que des pages d'une forme souvent si précieuse, d'une parure si exquise

XXII. — 2e PÉRIODE 28
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