Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 5. Pér. 12.1925

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

Puisqu’il n’apprit pas à les connaître chez eux, comment Manet subit-il
donc la séduction de la péninsule et de ses maîtres ? A celte question
essentielle, on ne donne, d’ordinaire, que des réponses assez vagues : « Les
premiers tableaux consacrés à des sujets espagnols lui ont été suggérés par
la vue de chanteurs et de danseuses venus en troupe à Paris. Séduit par leur
originalité, il avait ressenti l’envie de les peindre «'.Sans doute, mais le style
dans lequel il les a peints? On allègue l’action de tableaux espagnols rencon-
trés comme au hasard. Influence partielle, relativement tardive. Bazire va
jusqu’à avancer qu'il n'aurait été frappé par les Espagnols du Louvre
qu’après ses voyages en Allemagne et Italie1 2, c’est-à-dire vers 1858. La vérité
est évidemment tout autre.

Manet, né à Paris en janvier 1832, a grandi à Paris même. Après un échec
au Borda, il s’est, dans des conditions assez obscures, embarqué comme
pilotin en décembre 1848, d’après le témoignage d’Antonin Proust qui
atteste qu’il était encore à Paris pendant les journées de juin 18483.

11 avait alors seize ans. Sans lui supposer une précocité exceptionnelle, si
on lui attribue simplement la sensibilité moyenne d’un petit Parisien de cet
âge, on pensera qu’il était capable, depuis plusieurs années, d’éprouver de
fortes émotions artistiques. Il serait extraordinaire qu’issu d’une famille
cultivée et attiré vers la peinture, il n’ait pas fréquenté le Musée du Louvre;
nous savons positivement qu’il le faisait. Le colonel Fournier, son parent,
n’avait pas de plus grand plaisir, au dire d’Antonin Proust4, que de
l’emmener au Louvre le dimanche. Il suffit, et nous sommes en droit
d’affirmer que Manet a lié, dès l’enfance, avec les Espagnols, un commerce
étroit.

Car le Louvre, de 1838 à 1848, a abrité un merveilleux Musée espagnol
créé par Louis-Philippe et qui devait disparaître à la chute de la monarchie
de Juillet5 6. Jules Breton, dans une page saisissante", a raconté l’effet
impressionnant que produisaient ces salles austères et monacales où régnait
un fanatique silence. Quatre cents toiles y étaient réunies dont vingt-cinq
attribuées à Ribera, dix-neuf à Velasquez. Greco y figurait par neuf pages
parmi lesquelles le Christ des frères Covarrubias, qui est revenu au Louvre.

1. Durct. Manet, 1919, p.18.

2. Bazire. Manet, p. 15.

3. Antonin Proust. Manet, p. 11. — La piupart des articles nécrologiques parus
dans les journaux en 1883, placent vaguement le voyage en 1850 ou quand Manet
avait 17 ans, M. Duret ne se prononce pas et M. Blanche s’en réfère à M. Duret.

4. Op. cit., p. 5.

5. J’ai résumé cette histoire dans mon livre : Du Romantisme au Réalisme,
p. 97, sqq.

6. Nos peintres du siècle, p. 175.
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