Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3.1859

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MOUVEMENT DES ARTS ET DE LA CURIOSITÉ

CHARLES FURNE

La mort si subito de M. Furne n'a pas affligé seulement la librairie, l'imprimerie, la
littérature tout entière; elle a aussi vivement ému le monde des arts. Furne était
du nombre de ces très-rares éditeurs qui aiment leur état, c'est-à-dire les auteurs et
les livres. Il était connu, il était aimé de tous les dessinateurs et de tous les graveurs
de Paris. Depuis tantôt quarante ans, il les avait mis en œuvre pour l'illustration de
ces beaux livres qui lui ont fait une réputation européenne. Dans un temps où languis-
sait cet at't d'orner et d'historier les livres, qui est si vieux en France, Furne fut le premier
à le remettre en honneur. Un jour, ayant rencontré sur un quai une petite édition de
Virgile, Flzcvier, 1636, il crut se sentir une vocation : il se fit libraire. Furne voulut
illustrer les livres pour tout le monde, comme les grands libraires du siècle dernier
illustraient leurs précieuses éditions pour un petit nombre de privilégiés. Il ne com-
prenait que la gravure en taille-douce, la gravure délicate et finie qui forme un tableau
en regard de la page où le poète retraee un épisode, où le romancier décrit une scène.
Pendant que Paulin inaugurait dans sa belle édition de Gil Blas, dessinée par Gigoux,
une manière d'illustration plus familière et plus libre, je parle de ces croquis spiri-
tuels et pleins de saveur que le peintre improvisait entre deux phrases et qui font
entrevoir un intérieur, une campagne, un ciel, par une fenêtre ouverte dans le papier,
Furne reprenait la tradition plus sévère des siècles passés; il revenait à la gravure
tirée à part, finement et silencieusement travaillée, sous la lumière tamisée d'un châssis;
il reprenait ce genre qui a fait à Smirke, à Choffard, à Gravelot, à Eisen, à Moreau et
aux Saint-Aubin une immortalité en miniature.

Desenne, Horace Yernet, Raffet, Tony Johannot et d'autres encore, ont dessiné pour
les éditions de Walter Scott, de Molière, de Racine, de La Fontaine, publiées par Furne,
des scènes charmantes, tantôt naïves, tantôt spirituelles, tantôt profondément senties et
dignes des proportions de la grande peinture. L'histoire, qui joue le plus illustre rôle
dans la littérature du xixc siècle, avait toute la sympathie de Furne, et une partie notable
de sa vie a été employée à mettre au jour les Histoires de M. Thiers, d'Augustin Thierry,
d'Henri Martin et de Louis Blanc. Les dessins de Raffet, pour la Révolution française de ce
dernier, sont le plus souvent, dans leur petit cadre, d'une beauté vraiment épique. Autant
il y avait de charme et d'élégance dans les vignettes de Gravelot, autant celles-ci sont
frappantes par un caractère élevé, sérieux et profond. Aussi Furne n'avait-il [tas de plus
vive admiration que Raffet, ni de meilleur ami. Personne n'était plus sensible que Furne
au talent littéraire, à la grâce du discours, aux grandeurs du style, et c'était l'amour
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