Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 22.1880

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

ainsi qu'un léger décor noyé d'ombre et de mélancolie , une vue de
La Haye le soir, avec le Vivier au premier plan, les quais rigides, les
palais noirs, les arbres immobiles, les allées désertes, les maisons en
briques, les toitures d'ardoises, un parfait silence, un profond repos. A la
nuit close, « l'étang ne miroitait plus qu'imperceptiblement, comme un
reste de crépuscule oublié dans un coin de la ville ». 11 termine par un
ravissant croquis, à la Van Goyen, de la mer à Scheveningue : « On a
devant soi, plate, grise, fuyante et moutonnante, la mer du Nord...
L'herbe est fade, la dune est pâle, la grève incolore, la mer laiteuse, le
ciel soyeux,' nuageux, extraordinairement aérien, bien dessiné, bien
modelé et bien peint, comme on le peignait autrefois... Les noirs y sont
pleins, les blancs savoureux, simples et gras. La lumière est excessive, et
le tableau est sourd; rien n'est plus diapré, et l'ensemble est morne.
Le rouge est la seule couleur vivace qui conserve son activité dans cette
gamine étonnamment assoupie, dont les notes sont si riches, dont la
tonalité reste si grave. »

Toute l'essence de l'art hollandais est là et dans les paysages de la
campagne de La Haye. Fromentin en part pour définir d'une façon très
subtile les origines de cet art. Suivant son habitude, il arrive par les
chemins les plus sinueux à limiter les caractères essentiels et à les mettre
en relief : une excessive probité, une absence complète de littérature.
Devant cette école si diverse dans son harmonieuse unité, si naïve, si
sincère, si absolument peintre, si indifférente au sujet et si éloignée de
la convention, si attachée cependant à son idéal, il ne se sent plus d'aise;
son âme d'artiste tressaille tout entière et subit le charme, sans arrière-
pensée, de cet art « qui semble ne penser qu'à bien peindre ». Voilà
pour lui le vrai champ d'explorations et de découvertes. Au fond, rien ne
le sollicite davantage et ne lui parle une langue plus claire et plus tou-
chante.

Le tableau que Fromentin trace de cette prodigieuse expansion d'art
de près d'un siècle, de ses causes, de ses origines, de ses conditions cli-
matériques et physiologiques, de ses signes généraux, de son génie en
un mot, est excellent et provoque la méditation. 11 la particularise très
ingénieusement. Sauf Rembrandt, et dans une certaine limite son école,
tous ses artistes sont voués à l'étude du pittoresque, ils sont étrangers à
l'intérêt moral, ils dédaignent de la façon la plus absolue ce que nous
appelons le sujet et ce qui depuis Greuze a été l'aliment presque exclusif
de notre art, ils aiment la peinture en elle-même et pour elle-même, ils
peignent pour peindre, et cela suffit. Mais aussi, quels peintres extraor-
dinaires sont les Metsu, les Guyp, les Hais, les Brauwer, les Ostade, les
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