Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 22.1880

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

cal, à un Bossuet. Les philosophes, les moralistes, les docteurs en
théologie ou en droit, seraient surpris de voir leurs œuvres habillées de
tons voyants, enjolivées de dentelles, ornées de fleurs à la Grolier. Les
anciens maîtres de la profession l'avaient senti quand ils inventèrent
tout exprès pour les écrivains de Port-Royal la reliure janséniste, qu'on
a souvent appliquée depuis aux ouvrages austères. Un ton noir ou un
ton brun, raisin de Corinthe, pas de dorures, tout au plus quelques filets
à froid, une peau de chagrin non écrasée ou du maroquin non polL
une tranche-file unie et sombre : voilà quels sont les traits distinctifs de
la reliure janséniste.

Sans tomber dans l'excès du renoncement, on peut et il faut donner
un certain air de sévérité, ou de gravité, du moins, au vêtement des
livres qui élèvent la pensée, qui réconfortent l'esprit. 11 est délicat, sans
doute, le rapport de convenance à saisir entre le caractère de la reliure
et celui du livre. Pour peu que l'on ait du goût, on sentira qu'il ne faut
rien serrer de trop près en ces sortes d'analogies. On cite un amateur
anglais qui, prenant au pied de la lettre le conseil que donne le simple
bon sens d'assortir l'habillement à la chose habillée, avait fait ciseler
des cuivres ou comme disent les relieurs, des fers, représentant des
figures symboliques, par exemple un bonnet de la liberté, un caducée,
une chouette, un trident, des palmes, des couronnes, des aigles, des
masques comiques et tragiques. Ces figures diverses, imprimées sur le
plat des reliures de cet amateur, servaient à distinguer ses livres avant
même qu'on les ouvrît. Le caducée était réservé pour les œuvres des
orateurs, le trident et les api us très pour les livres concernant la marine
et la navigation, et l'oiseau de Minerve était estampé sur les écrits des
philosophes. Les masques étaient frappés, cela va sans dire, sur les livres
de littérature dramatique, et, dans sa logique inexorable, notre amateur
faisait appliquer sur la reliure des ouvrages cle médecine les attributs
d'Esculape, le serpent enroulé autour d'une baguette ou d'une patère.

En toute chose, le goût est inséparable du sentiment de la mesure,
et de même que le secret d'ennuyer est celui de tout dire, de même il y
a quelque chose de pédantesque et de désobligeant pour l'esprit dans
l'étalage d'une érudition facile et par cela même banale.

On ne peut mieux comparer cette sorte d'affectation qu'aux fantai-
sies de certains autres amateurs, qui, pour marquer une connexion entre
la couverture du livre et son contenu, cherchaient une fine allusion dans
le choix des peaux dont ils faisaient recouvrir les cartons de leurs re-
liures. Le bibliophile Frognall Dibdin (dans son Voyage bibliographique
traduit par Licquet et Grapelet) parle d'un Livre sur la chasse qui avait
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