Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Pér. 22.1899

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

Diderot s'écrie : « On parlera de la Tour, mais on verra Chardin. »
Son œuvre s’impose aux yeux. Le public, ébloui par le clinquant
du coloris à la mode, convenait bien que Chardin dessinait admira-
blement, mais pouvait être tenté de lui reprocher « un coloris quel-
quefois un peu gris » ; n’importe ! Ne le voulût-on pas, on était attiré
vers ses œuvres par la force de leur absolue vérité. « Eloignez-vous,
approchez-vous, même illusion. »

Ainsi, des plus simples objets matériels, le grand magicien sait
évoquer tout le mystère et toute la beauté de la vie. Un rouleau de
papiers, un encrier, deux plumes, un moulage en plâtre, avec la valeur
exacte d’un ton gris dans le fond, et voilà un chef-d’œuvre, comme
celui qui appartient à M. Jacques Doucet ; ou bien, dans une com-
position plus importante, L'Atelier de Lemoyne, appartenant à
M. Groult, les rouleaux de papiers et la statuette de Mercure, par
Pigalle, qui donnent la tonique, seront exaltés, par le voisinage de
plusieurs livres et portefeuilles, d’un vase, d’une palette avec des
brosses, des insignes de l’ordre de Saint-Michel, toutes choses qui
semblent nous avertir que le peintre à qui ils appartenaient n’était
pas le premier personnage venu '. Par quelques traits suggestifs
de ce genre, Chardin réussit invariablement à donner une empreinte
personnelle aux objets inanimés qu’il groupe, et ceux-ci n’ont
jamais l’air d’avoir été rapprochés par hasard : on dirait toujours
que quelqu'un vient de les laisser là après s’en être servi et que ce
quelqu’un va revenir. Si forte est la sensation de la présence
humaine évoquée de la sorte que nous passons d’une œuvre où
toute ligure animée fait défaut à une œuvre où apparaît la créature
vivante sans éprouver l’impression vive d’un changement : l’am-
biance est demeurée exactement la même. Quand enfin la servante
entre dans la cuisine, dont tous les ustensiles nous sont déjà fami-
liers, rien n’est dérangé; il semble qu’elle était annoncée, que nous
attendions sa venue.

E M ILI A F . - S . D I L K E

(La suite prochainement.)

des Beaux-Arts, 2e pér., t. XXXVIII, 1888, p. 59), cle plus beaux morceaux que
La Musique et les Arts conservés au Louvre. L’un d’eux, La Musique guerrière, a été
gravé par Guérard pour la Gazette (3e pér., t. IV, 1890, p. 302). Deux grandes
toiles de sujets analogues, Les Arts et les Sciences, appartiennent aussi à Mmc Jahan.

1. D’après les Concourt (t. I, p. 71), Camille Marcille leur a affirmé que son
père avait acheté de 12 à 20 francs pièce beaucoup des natures mortes de Chardin
de sa collection, laquelle comptait des morceaux admirables, !els que les Œillets
appartenant aujourd’hui à Mme Jahan.
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