Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 3. Pér. 22.1899

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS

nous apprend de nouveau sur un maître aussi peu connu et aussi
mal apprécié, que l’était Cranach jusqu’à nos jours. Il faut le
dire, en effet, dès l’abord : Cranach n’était généralement jugé jus-
qu’ici que d’après les œuvres du milieu de sa carrière, d’après ces
Vénus maniérées et élancées au delà du possible qui répondirent
aux goûts d’une cour vouée au faste et aux plaisirs chevaleresques,
d’après ces Madones enfantines et doucement somnolentes, d’après
ces histoires, d’un genre quelque peu grotesque, tirées de la Bible,
d’après, enfin, tout un monde de figures factices, qui nous paraissent
d’autant plus éloignées de la nature, qu’elles sont rendues d’une
manière lâchée, et rappelleraient plutôt des figurines d’ivoire que
des êtres vivants. Maintenant que nous pouvons passer en revue
tout son œuvre, nous voyons qu’il traversa une période prépara-
toire comprenant à peu près le premier quart du xvie siècle, période
pendant laquelle il déploya un bien autre talent, s’efforça de rendre
des idées et des sentiments très personnels, atteignit parfois à des
conceptions d’une vraie force persuasive et se conquit par là une
place à part parmi les peintres de son temps.

Non qu’on puisse le ranger dans la même lignée que les Dürer,
les Holbein et les Grünewald. C’est à tort qu’on lui donne ordinai-
rement, dans les écrits d’art, la place de ce dernier. La notoriété
dont Cranach jouissait de son temps résultait de qualités plutôt
banales qu’artistiques et élevées. Le monde qu’il représentait dans
la plupart de ses tableaux était un monde fictif et fort éloigné de
la réalité; mais c’est justement à cause de ces qualités propres à
élever l’âme au-dessus des misères de la vie qu’on pensait y retrouver
l’idéal. C’était à peu près le Bouguereau de son temps. Par contre,
dans ses commencements, qui durèrent une vingtaine d’années
environ, il avait réellement su déployer une force créatrice, tantôt
fantastique, tantôt réaliste, qui lui assignait légitimement une place
dans la pléiade des peintres originaux qui peuplèrent alors l’Alle-
magne, Burgkmair, Baldung, Altdorfer, Kulmbach et tant d’autres
dont nous ne connaissons même pas encore les noms ; mais, ce n’est
pas d’après ces œuvres de sa forte maturité qu’on est accoutumé de
le juger. Quant à Grünewald, il faut le placer au tout premier rang,
non seulement à cause de son génie et des visions extraordinaires
qu’il sut rendre palpables, mais surtout parce qu’il était vraiment
peintre, à un plus haut degré que Dürer et Holbein même ; ceux-ci,
en effet, ne s’émancipèrent jamais assez du dessin pour envisager,
dès le premier abord, la nature du côté de l’harmonie des couleurs,
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