L' art: revue hebdomadaire illustrée — 12.1886 (Teil 2)

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qu'un très médiocre buste de Êersot (d'après une gravure) commandé par l'Etat et ne suis
pas désireux de recommencer un travail dans d'aussi piètres conditions. ~Èref, je ne suis pas
un habile. Je suis lent au travail et je manque de savoir. Je m'oublie dans une contemplation
de mon modèle et je n'avance pas. Aussi mes travaux m'ont-ils coûté bien cher. Je me
suis fait un principe d'étudier ou plutôt de « faire une étude », même en traitant un sujet,
et je fais et démolis avec le même nervosisme, ce qui est une trop grande fatigue.

'Pau, mercredi, deux heures après-midi.

Cher Monsieur, je voulais finir ma lettre a Paris, mais cela m'a été absolument impos-
sible ; je la continue à Pau, où je suis arrivé aujourd'hui a midi en très bon état. Sans
fatigue, mais déjà je suis condamné à rester enfermé dans ma chambre. Je ne veux pas
désobéir, parce que je veux redevenir solide et faire encore, s'il se peut, quelque morceau de
sculpture.

Vous me demandez, cher Monsieur, comment s'est révélée ma vocation? Je crois que
c'est en m'essayant à faire mon « Villon », puisque avant je n'avais jamais pu finir une
simple étude d'atelier et quelqu'un de mes camarades me surnommait « le lâcheur ». Je vous
dirai tout de suite que ce camarade était un ami sincère qui aujourd'hui a fait ses preuves,
et que je l'admire profondément. Il se nomme ï)ampt. Je crois donc que seul dans mon
atelier du Passage Dulac, en face d'un travail dont je ne prévoyais pas les difficultés, disposant
de peu de ressources, j'ai bu en une fois toutes les amertumes, et si j'ai bien compris que la
vie du sculpteur serait dure, j'ai appris à aimer le plus grand de tous les arts.

Cher Monsieur, je ne puis vous dire rien d'intéressant qui me concerne. Un souvenir
affligeant fut la déception que j'éprouvai en rentrant dans les ateliers de VEcole. J'étais plein
de religion pour la profession que je tentais, je croyais entrer dans .un sanctuaire et je fus
témoin de toutes les stupidités dont peuvent être capables des gens mal élevés, sans foi en quoi
que ce soit. Des gamins de vingt-deux ans jouant les sceptiques et assez démoralisés pour
vous invectiver grossièrement parce que vous n'étiez pas capable de leur payer une brillante
bienvenue. Ce milieu m'a gâté. J'y ai perdu mon temps, mes chères illusions......

Mais que serais-je devenu si j'étais resté à Paris et si je n'avais pas accepté l'offre
généreuse de ma bienfaitrice ? Je n'ai pas de plus grand plaisir que quand je pense que peut-
être je vais pouvoir sous peu me mettre au travail à son intention. S'il vous plaît, cher
Monsieur, ne m'en empêchez pas. N'ayez aucune crainte. Je vais essayer mes forces seulement.
La reconnaissance les doublera, et peut-être aurai-je le bonheur de faire un morceau de bonne
sculpture.

Bénie soit la noble femme, répéteront avec moi tous ceux qui me font l'honneur de me lire,
bénie soit la noble femme qui conserve à la patrie l'artiste qui a écrit une telle lettre ; c'est à
sa seule intervention à elle, c'est à sa constante et si efficace sollicitude que M. Etcheto devra
de recouvrer entièrement la santé et d'ajouter de nouvelles œuvres maîtresses aux deux très
remarquables créations qui — sa modestie est seule à l'ignorer — ont déjà placé son nom parmi
les plus légitimement applaudis de l'art français. On a tout droit d'attendre beaucoup encore du
statuaire dont un de ses plus sincères amis et des plus clairvoyants m'a écrit, le g août : « Il a
des envolées artistiques superbes, où il rêve des choses sublimes qu'il vous raconte timidement,
comme quelqu'un pris en flagrant délit d'enthousiasme et craignant la blague, puis il tombe dans
un agacement nerveux et des désespoirs d'impuissance incroyables. » L'homme est peint tout
entier dans ce peu de mots, mais il a produit avec trop de puissance le Villon et le Démocrite
■pour douter qu'il surmonte tout abattement, et ne se révèle plus fort encore en réalisant son
rêve, quelque statue féminine, palpitante de vie. Il lui fera dire les trésors de poésie qui
vibrent en lui et le mettent en révolte contre le repos momentanément imposé.
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