L' art: revue hebdomadaire illustrée — 16.1890 (Teil 2)

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ULYSSE

BUTIN

lysse Butin n’est guère
connu de la foule, et
peut-être ne le sera-t-il
jamais. La sobriété et
la mâle simplicité de
son talent ne sont pas faites pour
toucher le grand nombre. En
revanche, il est peu de peintres
contemporains qui tiennent une
place aussi élevée dans l’estime
U des vrais connaisseurs.

Jusqu’à Butin, les peintres de
la mer étaient avant tout des paysagistes, et
dans leurs œuvres, l’homme ne se montrait
qu’à l’état de silhouette vague et à peine
ébauchée, quand il n’était pas tout à fait
absent. Lui, dans une conception plus
large, plus complète, plus vivante, embras-
sant les hommes et les choses, a montré comme ils sont
unis et inséparables, et quelle race vigoureuse, tranquille
et hère dans le calme et la conscience de sa force, est
sortie des flancs robustes de la Vénus Aphrodite, fille de
l’écume et reine des flots.

On a dit de lui maintes fois : « C’est le Millet des
marins. » Et cela est vrai à certains égards. De même que
Millet a, en quelque sorte, réhabilité l’homme dans le
paysage, en le remettant au premier plan, en substituant
aux silhouettes insignifiantes de ses devanciers l’image
saisissante de vérité du paysan représenté dans les mani-
festations de sa vie de tous les jours, de même Butin a
montré qu’à la mer, il n’y a pas d’intéressant que les
grandes lignes des horizons infinis, les jeux de la lumière,
l’agitation des flots, les aspects changeants d’un ciel sans
cesse balayé par les vents; et, qu’au milieu de cette nature,
il y a le marin, animal amphibie amoureux de la lutte et
du danger, heureux seulement quand il vogue bercé par
le flot, et emporté par le vent, aussi fier sur sa misérable
barque de pêche, qu’un amiral de France sur son cuirassé,
et vivant plein de mépris pour cette terre stupidement im-
mobile, où se traînent des gens qui n’ont jamais dormi aux
étoiles, ni couru les bordées sans fin des nuits sombres où
l’on ne voit plus que le clignotement des phares lointains.

Mais là s’arrête la ressemblance.

Il y avait en Millet, nous affirment les critiques auto-
risés et les biographes, un philosophe et un poète. Au
philosophe, reviendraient l’Homme à la houe, le Vigneron
au repos, et les autres œuvres où s’accuse la recherche
d’un certain type de paysans exténués par un travail de
bêtes de somme, et réduits à un état voisin de l’abrutisse-

ment. Quant au poète, il revendiquerait /’Angélus, la
Jeune Mère, le Parc à moutons, et les œuvres où sans
parti pris, sans préoccupation philosophique ou docu-
mentaire, le peintre promène ses paysans réalistes dans
des paysages élyséens, les enveloppant d’une atmosphère
idéale et brillante, qui semble faite pour des héros et des
demi-dieux plutôt que pour des paysans.

Ainsi faisait Corot; mais dans ses brouillards poétiques
et lumineux, il prenait soin de dérouler les théories des
nymphes dansant en chœur.

Il était malaisé, sinon impossible, à Millet de mettre
toujours d’accord le philosophe et le poète. Ainsi, par
exemple, dans l’Angélus, le philosophe a été nettement
sacrifié au poète, et l’ineffable sentiment d’apaisement, de
recueillement, inspiré par cette humble prière des travail-
leurs, qui monte si éloquente dans l’ombre envahissante
du.cre'puscule et qu’emporte dans sa mélancolique envolée
l’Angélus du clocher voisin, nous ouvre tout un idéal que
ne connaîtront jamais l’Homme à la houe, ni le Vigneron
au repos.

Dans Butin il n’y a pas de philosophie ; et s’il y a de la
poésie dans sa peinture, il l’y a mise sans y prendre garde;
et ii faisait de la poésie comme M. Jourdain faisait de la
prose.

C’était un œil clair, limpide, une main prompte et
sûre, qui rendait vaillamment, avec une précision éton-
nante, ce qui était et ce qu’il voyait, sans y rien ajouter,
sans y mettre du sien, en toute sincérité et en toute sim-
plicité, sans chercher à ajouter aux choses de la nature
des assaisonnements philosophiques ou autres : ce qui
suffit à faire un grand peintre, d’une élévation de style peu
commune et donne à son œuvre une unité et une cohésion
qui n’existent point chez d’autres plus vantés.

Mais notre but n’est pas d’exalter Butin, encore moins
de le juger; mais simplement de donner, pour servir à sa
biographie, des documents de première main qui pour-
raient d’un jour à l’autre disparaître, de fixer des souvenirs
qui déjà pâlissent et s’effacent, et de dire, d’après ses
propres confidences, l’homme qui n’est plus. Quant au
peintre, son œuvre parle bien haut pour lui, et sa clarté
n’a pas besoin de gloses ni de commentaires.

Ulysse Butin est né à Saint-Quentin, le i5 mai 1838,
de Louis-Joseph-Romain Butin, et de Virginie Vatin,
dans une petite maison de la rue des Jacobins qui portait
alors le n° 36.

Son père, originaire de Levergies, commune des envi-
rons de Saint-Quentin, avait été fabricant de plumetis. Il
n’avait pas réussi et était entré comme employé chez un
négociant de Saint-Quentin.
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