L' art: revue hebdomadaire illustrée — 16.1890 (Teil 2)

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Les goûts bizarres ou frivoles des amateurs de curio-
sités scandalisent encore quelques personnes fort honnêtes
et d’un bon esprit. La mode en matière de curiosités,
disent ces personnes, obéit aux caprices les plus futiles,
aux engouements les moins justifiés ; elle promène ses
fantaisies au hasard, allant aveuglément des statuettes de
Tanagra et de Myrina aux porcelaines de Chine ou de
Sèvres, des bronzes florentins ou japonais aux assiettes
de la Révolution ; et vraiment tout cela n’est guère
sérieux.

Ce jugement sévère n’est pas définitif. Outre qu’il est
dans l’ordre que la mode soit inconstante, cette incons-
tance même est ici chose bonne, au moins en ses effets.
C’est un peu aux curieux que nous devons l’esprit d’in-
vestigation qui caractérise notre temps, et leur éclectisme
très large a servi utilement l’art et la science : ils ont
encouragé les recherches archéologiques, nous ont fait con-
naître des époques ou des peuples ignorés, fait apprécier
des arts dédaignés; puis, ils ont en quelque façon rajeuni
nos collections nationales, en les enrichissant de formes
originales et variées, qui auraient sans doute fort étonné
nos grands-pères, mais qui réjouissent nos yeux; mais
surtout, ils ont contribué pour une large part au succès de
certaines créations qui nous font grand honneur, particu-
lièrement, pour arriver à notre sujet, au succès du Musée
des Religions. Il n’y a pas encore longtemps, un tel Musée,
s’il eût été possible, n’eût guère intéressé que quelques
savants; aujourd’hui, grâce précisément aux curieux, à
peu près aucune des conceptions humaines ne nous est
indifférente ; nous aimons entre autres les arts de l’Extrême-
Orient, et, si le nouveau Musée est déjà populaire, c’est
peut-être à la vogue dont ils jouissent qu’il le doit. On
sait avec quel éclat ce Musée a été inauguré par le prési-
dent de la République, l’an dernier, le 19 novembre.

M. Guimet se défend d’ailleurs modestement d’avoir
prémédité ce qu’il a fait. Il a d’abord collectionné par
plaisir, ou mieux par passion, pour se délasser de ses
occupations industrielles. Aussi grand voyageur que grand
collectionneur, il a visité à plusieurs reprises Tunis et
l’Egypte, a vu Constantinople, l’Allemagne, l’Espagne,
les Etats-Unis, le Japon, la Chine et les Indes. Pendant
l’un de ses voyages en Égypte, en 1865, il se lia avec
Mariette Bey, qui lui inspira la passion des vieilles reli-
gions; depuis ce temps, il n’a cessé de collectionner des
dieux. Au mois d’avril 1876, le ministère de l’Instruction
publique le chargea d’une mission au Japon, en Chine et
aux Indes, pour aller étudier dans ces pays les religions
de l’Extrême-Orient. Il partit au mois de juin, traversa les

Etats-Unis, où il retrouva le peintre Régamey qu’il em-
mena avec lui, et débarqua au Japon.

Les prêtres japonais répondirent de fort bonne grâce à
ses questions, eurent avec lui de nombreuses conférences
particulières, et lui firent présent de livres et d’objets reli-
gieux. En Chine, il se heurta à l’indifférence des manda-
rins ou à l’hostilité des prêtres locaux, mais put recueillir
néanmoins, comme au Japon, un grand nombre de docu-
ments. Le délégué du ministère visita ensuite les temples
les plus importants de l’Inde et établit des relations avec
les savants de ce pays; dans le nord, il fut reçu avec indif-
férence; dans le sud, avec tout le déploiement des pompes
religieuses, salarn, guirlandes de fleurs, processions d’élé-
phants, danses de bayadères. Il demeura en Orient plus
d’une année, rassemblant, sur place et à grands frais, une
incomparable collection de livres, de manuscrits, de sta-
tues de divinités, d'objets sacrés ou curieux et de spéci-
mens de céramique chinoise ou japonaise.

De retour en France, M. Guimet organisa en 1879, à
Lyon, sa ville natale, un Musée auquel il donna son nom,
et créa une école de langues chinoise et japonaise. Tout
d’abord, il n’avait eu d’autre but que de recueillir des
documents pour son usage personnel, en s’entourant d’in-
digènes chargés de lui en expliquer le sens; mais le monde
scientifique s’intéressa à ses efforts; des savants lui offrirent
leur collaboration ; une revue de la science des religions
et les Annales du Musée Guimet furent fondées. Puis
l’ambition vint avec le succès; M. Guimet rêva pour son
œuvre un milieu où celle-ci pût rencontrer un plus grand
nombre d’appréciateurs éclairés et rendre de plus réels
services : le 9 janvier 1882, il offrit ses collections à l’Etat,
à la condition pour celui-ci de les installer à Paris dans
un monument digne d’elles.

Ce projet fut favorablement accueilli au ministère de
l’Instruction publique, mais des changements de ministres
et la question financière empêchèrent quelque temps d’y
donner suite. La ténacité et la générosité du donateur fini-
rent par triompher de tous les obstacles. Le Ier août 1885,
M. Goblet proposait à l’approbation de la Chambre un
projet de convention entre l’État et M. Étienne-Émile
Guimet, par lequel celui-ci cédait à 1 État la propriété
pleine et entière de ses collections, s’engageait à faire
construire à Paris, à ses frais, périls et risques, pour les
y installer, un édifice plus important que celui de Lyon,
et prenait à sa charge les frais de transport et d’installation.
En échange, l’État lui donnait une somme de 780,000 fr.,
une indemnité annuelle de 45,000 fr. pour frais de publi-
cations et d’entretien du personnel, et la Ville donnait le
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