L' art: revue hebdomadaire illustrée — 16.1890 (Teil 2)

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NOTRE BIBLIOTHEQUE.

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moment. Moi-même, j’ai besoin de mon intérieur, parce
que je pioche comme un enragé à un tableau de trois
mètres, en même temps que je donne une masse de leçons,
qui seront, j’espère, les dernières.

« Goupil veut déjà m’acheter mon tableau, même sur
le carton ; c’est bon signe. Mais je dois piocher comme un
sourd d’ici au 20 mars. Je n’ai pas encore commencé la
toile ; ce sera pour lundi prochain.

« Adieu, mon vieux Jules, il ne faut pas m’en vouloir.
Quand je serai hors concours, je serai plus à toi. Je suis
content de mon carton; si je ne suis pas lauréat cette
année, je n’en voudrai qu’à moi seul. Et encore ! j’aurai
fait ce que j’aurai pu.

« C’est égal, mon vieux Jules, je commence joliment

à me prendre au sérieux. C’est bon signe, je crois. J’avais
besoin de me gober un peu. Ça vient ; tant mieux. Si je
deviens un jour quelque chose, il me semble que je vous
en aimerai tous encore plus. »

Chaque année, le succès de Butin s’accentue, grandit.

En 1876, les Femmes au cabestan; en 1877, le Départ
et la Pêche, et surtout, en 1878, Y Enterrement, à Viller-
ville, aujourd’hui au Musée du Luxembourg, mirent le
sceau à sa réputation. Puis vinrent, en 187g, la Femme
du marin; en 1880, Y Ex-voto ; en 1881, le Départ.

Il est hors concours, et, à la suite du Salon de 1881,
décoré de la Légion d’honneur.

Abel Patoux.

(A suivre.)

NOTRE BIBLIOTHÈQUE

DL

L’Œuvre de Limoges, par Ernest Rupin. Ouvrage orné
de 5oo gravures d’après les dessins et les photographies
de l’auteur. Première par-
tie. Un volume in-40,

188 pages et 241 planches
et figures. Tiré à 200 exem-
plaires. Paris, Picard, 1890.

L'histoire du mouvement
artistique et archéologique
du xixe siècle restera une
énigme pour nos descen-
dants; elle est déjà inexpli-
cable pour nous. A mesure
que le siècle penche vers son
déclin, il est de plus en plus
porté par un amour sénile
vers tout ce qui est imparfait ;
plus il aime les fruits verts
qui séduisent par leur âcreté
étrange les êtres jeunes ou
réveillent le palais blasé des
êtres qui ne veulent pas vieil-
lir. Les gens mêmes qui, il y
a vingt ans, passaient pour
des révolutionnaires en art,
sont complètement dépassés;
on les traiterait aujourd’hui
comme de simples académi-
ciens ; ce qu’il nous faut au-
jourd’hui, ce sont des œuvres
où la maladresse passe pour
de la naïveté, où la laideur est
qualifiée d’un mot qui excuse
toutes les faiblesses : le ca-
ractère, comme si toutes les
époques de l’art n’avaient pas
le leur qui leur est propre,
que l’on peut étudier, déter-
miner scientifiquement sans
que pour cela on soit le moins
du monde obligé de l’admirer.

Le médecin qui soigne un cancer ou un pied bot s’avi-
sera-t-il jamais de les admirer comme des œuvres d’art ?
Et pourtant peut-on nier qu’il puisse prendre un réel
intérêt à l’étude d’un phénomène qui, pour être répugnant,

n'en a pas moins ses lois, sa vie, son développement ?
Nous autres, ce n’est plus de l’intérêt que nous portons
aux œuvres boiteuses d’époques enfantines et incomplètes,
c’est un amour déréglé, irraisonné, qu’a fait naître une

confusion malheureuse entre
ce qui est intéressant au point
de vue historique ou archéo-
logique et ce qui est digne
d’admiration au point de vue
artistique.

L’idéal en art peut assu-
rément différer avec les épo-
ques ; mais est-ce une raison
de préférer quelque figure
mal bâtie du Moyen-Age, aux
membres en bois pivotant
avec peine sur des chevilles
mal placées, à des statues dont
l’anatomie se rapproche tant
soit peu de la réalité ? C’est
ainsi que nous en sommes
arrivés insensiblement à ad-
mirer des peintures qui se-
raient refusées par n’importe
quel jury de n’importe quelle
exposition, à nous pâmer de-
vant les formes « synthéti-
sées » de sculptures qui peu-
vent tout au plus passer pour
des œuvres d’un genre déco-
ratif très secondaire. Qu’on
y prenne garde, un tel excès
amènera forcément une réac-
tion; Dieu veuille qu’elle ne
soit pas trop complète ! Mais
qui nous dit que par dégoût
de ces magots exsangues et
sans formes les amateurs ne
se retourneront pas pour
rendre un culte à ceux qui
ont exagéré à leur tour l’ex-
pression de la force et de la
vie! A qui faudra-t-il s’en
prendre de ce nouvel excès,
sinon à ceux-là mêmes qui ont voulu découvrir des trésors
de beauté et de sentiment dans des œuvres que l’intention
et la naïveté de l’artiste ne sont pas parvenues à faire sor-
tir de l’enfance ?

pLAQÜÈ I>Ë RELIURE EMAILLEE,

représentant le « Christ de gloire ». — (Collection Spitzer.)
(Gravure extraite de : l’Œuvre de Limoges.)
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