Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 21.1880

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EUGÈNE FROMENTIN.

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V

Après le détail de l’élude successive de son œuvre, cherchons une
vue d’ensemble. Fromentin est un délicat entre les délicats, et, pour
le tenir à son juste prix, il faut être un délicat soi-même. C’est un
peintre sensitif dans l’acception la plus fine du mot, par suite nerveux,
tendre et un peu inquiet. Ses visées sont d’une distinction suprême, et,
dans sa poursuite acharnée des expressions vraies de la nature, il reste
un pur idéaliste. Ses qualités dominantes sont le sentiment affiné du
geste et du mouvement chez l’homme, une imagination vive, une inven-
tion exquise de composition, avec des formes choisies et presque litté-
raires, et, dans la nature, le rendu des effets lumineux dans leurs sur-
prises infinies. Ses vertus sont l’aristocratie des goûts, la réserve des
manières, le respect absolu de lui-même et de son talent, l’horreur peut-
être excessive du bruit et des attitudes militantes. Son signe particulier
restera une puissance de souvenir extraordinaire, puissance qui compre-
nait en même temps la mémoire de l’esprit et celle de la main. Peintre,
il l’est d’instinct plus que d’éducation, et son instinct le guide souvent
mieux que les patientes études. Le but qu’il s’est fixé est simple et très
net : faire vivre l’homme dans la vie même de la nature qui l’encadre.
Ses moyens sont complexes et très raffinés. Il est rarement naïf, mais il
est toujours sincère.

Fromentin a donc cherché partout et toujours l’alliance intime de
l’homme et de la nature; évitant au même degré le sujet, qui sacrifie la
nature à l’homme et la réduit à un rôle accessoire, et le paysage, où
l’homme n’apparaît plus que comme un hors-d’œuvre pittoresque ou une
échelle nécessaire; estimant à l’égal des peintres naturalistes, mais à un
autre point de vue, que rien de médiocre n’existe dans la nature, et que
tout est une question d’interprétation, de mesure et de synthèse. On le
comprendra mieux si l’on se reporte à la longue et curieuse digression
qu’il consacre dans le volume du Sahel1 à nos trois peintres orienta-
listes, Marilhat, Decamps et Delacroix, le paysagiste, le peintre de genre
et le peintre d’histoire. 11 s’est efforcé, sur le même terrain, de ne point
pencher plus vers l’un que vers l’autre. C’est de ce compromis qu’est
né le peintre élégant, harmonieux et équilibré du Sahel algérien.

LOUIS GONSE.

( La suite prochainement. )

1. Première édition de 1837, p. 247-274.
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