Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 21.1880

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L’EXPOSITION DES ŒUVRES DE M. VERESGHAGIN. 167

au second plan et les morts au premier, les pauvres morts tombés dans
la neige et tordus par la gelée, les morts mutilés et sourds à ces hurrahs
de victoire. Au-dessous d’un tableau qui représente une sentinelle russe
enveloppée d’un linceul neigeux et disparue sous les flocons amoncelés,
il écrira ironiquement sur le cadre, en caractères russes, ces paroles du
rapport du général Radetzky au général en chef : « A Cliipka, tout est
tranquille ». Tranquillité de cimetière.

Les croquis de M. Basile Yereschagin qui accompagnent cet article
donnent une idée du peintre de l’Asie. Ils représentent, l’un, une jeune
femme de Bombay, l’autre, un Indien Mahratte. Mais il faudrait voir les
tableaux mêmes de la guerre du Turkestan pour juger de la valeur de
ces impressions rapportées d’Orient et exécutées à Maisons-Laffitte. Cer-
tain tableau qui résumait à la fois la manière artistique et la préoccupa-
tion philosophique de M. Yereschagin n’existe plus. Il représentait un
cadavre de soldat russe abandonné dans une plaine du Turkestan et déjà
menacé et rongé par les corbeaux. Le pauvre mort, étendu raide dans
ses vêtements de toile blanche, serrait encore de sa main quasi momi-
fiée, brûlée du soleil, le canon inutile de son fusil, tandis que le vol
des oiseaux noirs faisait comme une auréole funèbre au-dessus de son
crâne. Le général Kaulïmann, commandant en chef l’expédition de Khiva,
dit brusquement au peintre en apercevant cette toile macabre : « C’est là
un tableau impossible. L’armée russe n’a jamais abandonné un seul
cadavre aux oiseaux du ciel. » M. Yereschagin ne répondit mot, prit son
tableau et le brûla. Il n’en reste qu’une photographie.

Depuis, l’artiste a repris son idée en peignant le cadavre d’un soldat
turc tombé devant les tranchées pleines de neige, à reflets bleus, de
Plewna, et, sur ses bottes jaunes et usées, portant déjà le corbeau qui va
lui fouiller la chair et lui vider les orbites. Encore une fois, M. Vere-
schagin laisse à d’autres les rouges ivresses de la poudre. Il a étudié la
guerre en pleine action, sous le feu de l’ennemi, à côté des mourants et
des morts, et ses tableaux, traités avec entrain, sont les plus intéres-
sants documents que puissent étudier nos peintres de batailles.

Le nom de M. Yereschagin, populaire à Pétersbourg, à Moscou, à
Munich, et connu seulement à Paris de quelques amateurs, attirera
désormais l’attention et la sympathie de la critique, et nous retrouve-
rons sans doute désormais le jeune maître russe aux Salons annuels ou
dans les exposiiions particulières, puisqu’il s’est une première fois décidé
à montrer au public des peintures qu’il enfermait, en quelque sorte, systé-
matiquement dans le demi-jour de l’atelier.

JULES CLÀRETIE.
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