Gazette des beaux-arts: la doyenne des revues d'art — 2.Pér. 21.1880

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GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

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son frère Caunos. Consumée par la douleur, elle tombe dans une pro-
fonde torpeur, et les nymphes, apitoyées, changent en un ruisseau tran-
quille les larmes qui s’échappent de ses paupières demi-closes. Le hasard
m’a fait voir la source où la tradition milésienne plaçait cette aventure,
une source modeste, qui coule au pied d’un gros arbre, au fond d’un
petit vallon, et se répand prosaïquement au milieu de champs de blé.
Quant à la légende, elle a été souvent racontée, et notamment par Ovide,
qui, malgré tout son esprit, n’est pas parvenu à en effacer complètement
la touchante mélancolie.

La Byblis de M. Suchetet est couchée sur le côté, les mains faible-
ment entrelacées, les jambes passées l’une sur l’autre, la tête rejetée en
arrière et abandonnée à son poids. Elle dort. Rien de plus vrai et de plus
simple que sa pose ; nul indice de recherche, nulle trace d’effort, nulle
incohérence dans l’arrangement. Des pieds à la tête elle dort, et son
sommeil désespéré se change insensiblement en l’éternel repos de la
mort. Le modelé a la même unité, la même simplicité sévère que la com-
position. Les lignes fermes et harmonieuses à la fois, les contours fondus
sans cesser d’être précis, les chairs résistantes et pourtant souples font
songer à un maître dans l’expression du corps de la femme, à Ilenner,
et à M. Dubois lui-même, qui est de la même famille artistique queHenner
et dont l’influence sur M. Suchetet est visible. Les hanches, le ventre et
les cuisses sont des morceaux de toute beauté : impossible d’être plus
jeune et plus chaste ; le bras droit est très joli, le gauche me semble un
peu maigre, non que cette maigreur ne soit dans la nature, mais n’est-ce
pas là un des cas où il faut oser la corriger un peu ? Le visage a égale-
ment besoin d’être revu. Ce sont là d’ailleurs des modifications de détail
faciles à faire lors de l’exécution en marbre.

Telle est l’œuvre qui a fait sur tous les artistes une impression très
vive. Faut-il maintenant voir dans l’apparition de cette statue une ma-
nière d’événement, et classer d’ores et déjà M. Suchetet parmi les
maîtres? C’est aller trop loin, je crois, car il ne faut pas perdre de vue
qu’une figure couchée est toujours beaucoup plus facile qu’une figure
debout. Mais c’est là un début des plus remarquables, et le jeune
homme qui se révèle ainsi est vraiment bien doué. Pour moi, je porte
le plus grand intérêt à l’auteur de la Byblis, j’ai le plus grand espoir en
lui; mais le plus grand service à lui rendre, ce n’est pas, je crois, de
l’accabler de compliments hyperboliques, c’est de le mettre en garde
contre l’enivrement d’un premier succès, et de lui crier aux oreilles le
mot d’ordre bien connu donné par l’empereur Septime-Sévère à ses sol-
dats la veille de sa mort : I.aborcmusl
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